
Le Congrès de Paris, tableau de Edouard Louis Dubufe dépeignant la réunion qui mit fin à la Guerre de Crimée, en 1856. Image du domaine public.
Le Concert européen fut le système diplomatique des grandes puissances qui organisa la politique européenne après l’ère napoléonienne. Il s’étendit du Congrès de Vienne (1814-1815) aux guerres d’unification de l’Italie et de l’Allemagne, en 1871. Au centre du système se trouvaient l’Autriche, la Prusse, la Russie, le Royaume-Uni et la France. Ces cinq puissances utilisèrent les alliances, les congrès et la diplomatie de crise pour préserver l’équilibre des puissances. L’objectif central du Concert était d’éviter une nouvelle guerre continentale en obligeant les grandes puissances à négocier avant que les crises ne deviennent des conflits généraux.
Le système commença lorsque Vienne restaura des monarchies absolutistes dans une grande partie du continent et renforça le rôle des cinq grandes puissances. Ces États se mirent ensuite à négocier les différends internationaux, à maintenir leurs désaccords sous contrôle et à s’opposer à toute tentative d’hégémonie européenne. Comme chaque puissance disposait de capacités militaires, financières et diplomatiques différentes, le Concert reposait moins sur l’égalité que sur une négociation récurrente entre les États les plus forts.
Comme le soutenait Anthony Best, c’était un arrangement inégal, car il reposait sur la politique des grandes puissances : les intérêts des grandes puissances étaient pris en compte, tandis que ceux des petits pays étaient souvent négligés.
Comment le Concert équilibrait ordre et changement
Les cinq principales puissances étaient généralement hostiles aux révolutions, car leurs régimes avaient été ébranlés par la Révolution française et les guerres qui suivirent. Elles étaient souvent en désaccord avec les mouvements libéraux de l’époque, mais leur politique n’était pas toujours contre-révolutionnaire. Dans certains cas, elles toléraient ou soutenaient même des mouvements indépendantistes en Europe et à l’étranger. Cette tolérance venait souvent d’intérêts politiques ou commerciaux, comme affaiblir des rivaux ou obtenir une position sur de nouveaux marchés. La Grande-Bretagne, par exemple, reconnut l’indépendance d’États latino-américains et de la Grèce.
Selon Eric Hobsbawm, en dehors des frontières de l’Europe, il n’y avait aucune prétention d’équilibre et de consensus. Tandis que les Européens sécurisaient des colonies en Amérique latine, en Afrique et en Asie, « rien ne se dressait contre l’expansion et la bellicosité ».
Des historiens comme Henry Kissinger et Eric Hobsbawm soulignent que le Concert européen fut largement efficace selon ses propres critères : après 1815, le continent connut sa plus longue période de paix entre grandes puissances. Bien qu’il y ait eu des guerres, elles restèrent limitées dans leur portée et leurs objectifs. Une grande partie de ce résultat tient à la confiance dans les alliances militaires comme moyen de dissuasion et à la tradition de tenir des conférences diplomatiques pour résoudre les différends difficiles.
Les alliances derrière le Concert
Pendant les guerres napoléoniennes, les puissances réactionnaires formaient une coalition après l’autre, dans une tentative de contrer l’expansionnisme français. Lorsque Napoléon fut finalement vaincu, deux alliances majeures définirent l’Europe d’après-guerre :
- Sainte-Alliance (Autriche, Prusse et Russie) : À la demande du tsar Alexandre Ier de Russie, cette alliance invoquait des principes chrétiens et cherchait à contenir les mouvements libéraux et laïques. Ses membres estimaient avoir le droit d’intervenir dans d’autres pays si des mouvements révolutionnaires gagnaient en force et menaçaient la stabilité européenne. L’Autriche, en particulier, accueillit favorablement cet arrangement, car il aidait à aligner la Prusse et la Russie contre les menaces révolutionnaires. Certains auteurs, tels qu’Edward Burns, affirment que l’alliance n’a jamais répondu à ses attentes, bien qu’elle ait participé à certaines interventions. Le Royaume-Uni rejeta la Sainte-Alliance parce que sa politique intérieure était plus libérale et parce qu’il s’opposait à ce type d’interventionnisme.
- Alliance Quadruple et Alliance Quintuple (Autriche, Prusse, Russie et le Royaume-Uni — plus tard la France) : L’Alliance Quadruple naquit pendant les guerres contre la France napoléonienne. Après la défaite finale de Napoléon, elle fut renouvelée par le Second traité de Paris, en 1815, afin de prévenir une nouvelle agression française et de faire respecter le règlement de paix. En 1818, lors du Congrès d’Aix-la-Chapelle, la France fut invitée à rejoindre le groupe, le transformant effectivement en Alliance Quintuple. Même si la coalition originale de quatre puissances renouvela secrètement ses engagements anti-français la même année, l’alliance plus ancienne perdit progressivement son importance pratique.
Comment fonctionnait le système des congrès
Après le Congrès de Vienne, les puissances européennes inaugurèrent la pratique de tenir des réunions continentales chaque fois qu’une crise devait être discutée. Ces congrès périodiques se tenaient dans diverses villes européennes et servaient de mécanismes importants de coopération entre les puissances en temps de crise. Néanmoins, les réunions prenaient souvent un ton antilibéral, car elles approuvaient des interventions étrangères contre les révolutions libérales qui secouaient l’Europe pendant les années 1820, 1830 et 1840. Voici les principaux congrès de cette période :
- Congrès d’Aix-la-Chapelle (1818) : Lors de cette réunion, les pays européens discutèrent des réparations de guerre que la France devait aux vainqueurs des guerres napoléoniennes. Ils convinrent de renoncer à une grande partie de la dette, de mettre fin à l’occupation du territoire français et d’admettre le pays dans l’Alliance Quadruple. Dès lors, la France devait être considérée comme un membre à part entière du Concert européen. De plus, les délégués rejetèrent la proposition russe d’envoyer des troupes contre les mouvements révolutionnaires sur le continent et bloquèrent une proposition britannique visant à permettre la fouille en haute mer de navires soupçonnés de participer à la traite des esclaves.
- Congrès de Troppau (1820) : Cette réunion fut convoquée par le tsar Alexandre Ier, mais elle eut lieu en Silésie autrichienne. Les cinq puissances discutèrent d’une révolution en cours à Naples. La Carboneria, une société secrète italienne, espérait imposer un gouvernement constitutionnel dans la région, mais elle n’avait pas pris en compte l’opposition étrangère. Au congrès, la Sainte-Alliance rédigea le Protocole de Troppau, qui prescrivait que les États révolutionnaires seraient exclus de l’ordre européen et qu’une intervention suivrait s’ils menaçaient d’autres pays. Le Royaume-Uni et la France considérèrent ce document avec méfiance, et aucun accord ne fut atteint concernant la situation à Naples.
- Congrès de Laibach (1821) : Lors de cette réunion, les discussions concernant la péninsule italienne se poursuivirent, et une division claire se manifesta parmi les puissances. D’une part, l’Autriche, la Prusse et la Russie soutenaient fermement le principe d’intervenir dans d’autres pays pour supprimer les mouvements libéraux. D’autre part, la Grande-Bretagne et la France estimaient que certaines interventions étaient justifiées, mais qu’elles devaient être définies au cas par cas. Les Autrichiens, dirigés par Metternich, voulaient envoyer des troupes à Naples, tandis que le représentant britannique s’y opposait vigoureusement. Au final, la Sainte-Alliance approuva l’intervention autrichienne et les Italiens furent vaincus.
- Congrès de Vérone (1822) : Cette réunion traitait principalement du Trienio Liberal (Trois Années Libérales), un mouvement constitutionnel en Espagne qui minait le règne de Ferdinand VII, roi absolutiste. Tandis que la France voulait lancer une intervention contre-révolutionnaire, le représentant britannique avait pour instruction de rejeter toute intervention. La Sainte-Alliance et la France proclamèrent alors que le Royaume-Uni violait ses obligations envers l’Alliance Quintuple, et l’opération française fut autorisée. En outre, lors de rencontres préliminaires, les délégués de Vérone discutèrent du maintien de la domination autrichienne sur l’Italie et du début de la révolte grecque, qui demandait l’indépendance de l’Empire ottoman.
Pourquoi le Concert entra en crise
Selon Eric Hobsbawm, le Concert européen était le plus efficace immédiatement après le Congrès de Vienne (1815). À cette époque, la détresse sociale, la crise économique généralisée et la crainte de révoltes libérales ultérieures facilitaient une entente entre les puissances. Pourtant, ces problèmes perdirent de leur importance au fil du temps. Les intérêts des puissances divergèrent alors, ce qui rendit plus difficile la préservation du règlement de Vienne.
En raison de la Révolution industrielle, le Royaume-Uni devint une puissance économique et commença à affirmer sa domination outre-mer. Alors que les Britanniques se concentraient sur l’expansion coloniale, ils avaient peu de patience pour s’engager dans les affaires européennes. À leurs yeux, il n’était pas nécessaire de former des alliances permanentes avec les puissances continentales, car de telles affaires pouvaient être traitées au cas par cas. Cette vision du monde, combinée au mécontentement britannique face aux interventions successives lancées par ses voisins, favorisa l’adoption de la « splendide isolation ».
Alors que le Royaume-Uni s’éloignait du continent, les intérêts des cinq puissances commençaient à diverger considérablement. Cela fut particulièrement évident entre 1853 et 1856, lorsque les disputes concernant la Crimée devinrent une crise militaire. Le tsar Nicolas Ier de Russie souhaitait exercer davantage d’influence sur les chrétiens orthodoxes de l’Empire ottoman et renforcer sa position autour de Constantinople ainsi que des détroits du Bosphore et des Dardanelles, qui relient la Méditerranée à la mer Noire. Pendant ce temps, les Britanniques ne voulaient pas perdre leurs privilèges commerciaux avec les Ottomans, qui contrôlaient Constantinople, et les Français cherchaient à gagner de l’influence sur les catholiques ottomans. Tous deux espéraient limiter les ambitions russes et garantir la liberté de navigation à travers les détroits. En 1853, les tensions conduisirent à une guerre.
La cause immédiate de la Guerre de Crimée était la rivalité religieuse entre la Russie orthodoxe et la France catholique. Nicolas Ier publia un ultimatum demandant que les sujets orthodoxes de l’Empire ottoman soient placés sous sa protection. Les Britanniques proposèrent une solution de compromis, mais, lorsque celle-ci fut rejetée par les Ottomans, la Russie mobilisa ses troupes. Bientôt, l’Empire ottoman déclara la guerre aux Russes. Il fut rejoint par la Grande-Bretagne, la France et le Piémont-Sardaigne.
Au début, l’Autriche proclama sa neutralité, mais elle changea de position après d’énormes pressions des Alliés. Ceux-ci réussirent à vaincre la Russie et à dicter les termes du Traité de Paris (1856) : un engagement à assurer la survie de l’Empire ottoman, la neutralisation de la mer Noire et la liberté de navigation à travers les détroits. Toutefois, comme l’argumentait Henry Kissinger, l’Autriche fit le mauvais choix en abandonnant sa neutralité. Les Autrichiens négligèrent alors leur alliance avec la Prusse et la Russie. Ils choisirent plutôt la Grande-Bretagne, qui n’était pas disposée à les défendre, et la France, qui voulait affaiblir leurs intérêts dans la péninsule italienne.
Alors que la Grande-Bretagne se tenait à l’écart du continent et que l’Autriche passait de l’amie de la Prusse et de la Russie à leur ennemie, une nouvelle génération de dirigeants montait en puissance en Europe. Des dirigeants puissants tels que Napoléon III en France, Bismarck en Prusse et Cavour au Piémont-Sardaigne n’avaient aucun intérêt à défendre l’accord de Vienne et cherchaient à promouvoir leurs intérêts nationaux respectifs. En même temps, les révolutions libérales qui éclatèrent dans les années 1820, 1830 et en 1848 défièrent aussi le Concert européen. Quelques décennies après la fin de la Guerre de Crimée, cet arrangement prit fin avec l’unification de l’Italie, la chute de Napoléon III et l’unification de l’Allemagne, en 1871.
Ce qui rendait le Concert distinct
Le Concert n’était pas un gouvernement mondial formel et ne créa pas une institution permanente comparable aux organisations internationales ultérieures. Sa force venait d’habitudes répétées de consultation. Les grandes puissances s’attendaient à ce que les questions diplomatiques soient discutées collectivement, surtout lorsqu’une crise menaçait d’entraîner plusieurs États dans la guerre. Cette attente comptait parce qu’elle donnait aux gouvernements un moyen de ralentir l’escalade avant que les engagements militaires ne deviennent irréversibles. Même quand les puissances étaient en désaccord, l’habitude de se réunir les aidait à tester les intentions de chacune et à trouver des compromis capables de préserver le règlement général.
Le système se distinguait aussi d’une simple alliance parce qu’il incluait d’anciens ennemis et des partenaires mal à l’aise. La France avait été la puissance révolutionnaire et napoléonienne vaincue, mais, en 1818, elle fut réadmise comme participante dans l’ordre diplomatique qui l’avait contenue. La Grande-Bretagne accepta de son côté la valeur de la consultation sans accepter toutes les interventions continentales. La Russie, l’Autriche et la Prusse voulaient souvent une action plus ferme contre les révoltes libérales, mais elles devaient encore justifier ces politiques devant d’autres puissances. Le Concert fonctionnait donc par la négociation entre États rivaux, non par l’unité idéologique ni par une souveraineté égale. Les petits pays pouvaient être profondément touchés par ses décisions, mais ils contrôlaient rarement l’ordre du jour.
Cette combinaison explique à la fois la durée et les limites du système. Elle contribua à empêcher une autre guerre générale européenne après Napoléon parce que les États les plus forts jugeaient la retenue utile à leur propre sécurité. Elle échoua aussi lorsque ces mêmes États décidèrent que l’ambition nationale, la concurrence impériale ou le changement politique intérieur comptaient davantage que l’ancien règlement. L’histoire du Concert n’est donc pas celle d’une paix permanente, mais celle d’une discipline diplomatique temporaire qui tint tant que les grandes puissances estimèrent qu’elle les servait.
Signification historique du Concert européen
De 1815 à 1871, le Concert européen fonctionna comme un système de politique entre grandes puissances. Les cinq puissances principales y partageaient le pouvoir et négociaient des solutions à leurs désaccords. Cet arrangement assura de longues périodes de paix sur le continent, malgré le défi récurrent des mouvements libéraux inspirés par la Révolution française. Avec le temps, les intérêts de chacune des cinq puissances divergèrent considérablement, jusqu’à la Guerre de Crimée et à l’unification de l’Italie et de l’Allemagne. En 1871, la formule originale du Concert européen ne fonctionnait plus. Certains historiens voient dans le Concert le début d’une nouvelle ère, qui dura jusqu’au déclenchement de la Première Guerre mondiale, tandis que d’autres estiment qu’il prit fin entièrement. Quoi qu’il en soit, pendant plus de cinq décennies, il fonctionna suffisamment bien pour prévenir des guerres totales comme les guerres napoléoniennes.