Historia Mundum

Résumé : Diplomatie par Kissinger — Chapitre 11 — Stresemann et la réémergence des vaincus

Détail de la couverture du livre Diplomacy, d’Henry Kissinger. L’image montre de grandes lettres à empattements brunes formant Henry Kissinger dans la moitié supérieure, une ligne horizontale noire au centre et le titre Diplomacy en lettres rouges à empattements en dessous, sur un fond blanc simple, sans personnes, pièce, paysage ni scène historique.

L’image de couverture inscrit ce résumé de chapitre dans l’étude plus large de Kissinger sur la diplomatie et l’ordre international.

En 1994, Henry Kissinger a publié le livre Diplomatie. Il était un diplomate érudit et renommé qui a servi en tant que Conseiller à la Sécurité Nationale des États-Unis et Secrétaire d’État. Son livre offre un vaste panorama de l’histoire des affaires étrangères et de l’art de la diplomatie, avec un accent particulier sur le XXe siècle et le monde occidental. Kissinger, connu pour son alignement avec l’école réaliste des relations internationales, explore les concepts de l’équilibre des pouvoirs, de la raison d’État, et de la Realpolitik à travers différentes époques.

Son travail a été largement salué pour son envergure et sa complexité. Cependant, il a également été critiqué pour son accent sur les individus plutôt que sur les forces structurelles, et pour présenter une vision réductrice de l’histoire. De plus, les critiques ont également souligné que le livre se concentre excessivement sur le rôle individuel de Kissinger dans les événements, en exagérant potentiellement son impact. Quoi qu’il en soit, ses idées méritent d’être considérées.

Cet article présente un résumé des idées de Kissinger dans le onzième chapitre de son livre, intitulé "Stresemann et la réémergence des vaincus".

Vous pouvez trouver tous les résumés disponibles de ce livre, ou vous pouvez lire le résumé du chapitre précédent du livre, en cliquant sur ces liens.


Le pari français de la Ruhr et l’échec de l’application unilatérale

Le chapitre commence par le déséquilibre qui aurait dû façonner la diplomatie d’après-guerre. La pensée traditionnelle de l’équilibre des puissances aurait exigé que la Grande-Bretagne et la France forment une coalition ferme contre l’Allemagne, car même vaincue, l’Allemagne possédait une force de long terme supérieure à celle de chacun des deux vainqueurs. Cette coalition ne prit jamais forme. La Grande-Bretagne oscilla entre l’application d’une logique d’équilibre des puissances contre la France et l’adhésion à une sécurité collective qu’elle n’appliquait pas. La France, privée de garanties britanniques fiables, alterna entre la volonté de retarder la reprise allemande par Versailles et la recherche d’un accommodement avec le pays qu’elle craignait.

Cette faiblesse devint visible lors de la crise de la Ruhr. À la fin de 1922, la France affrontait des réparations impayées et des différends de désarmement non résolus. Elle manquait aussi d’une garantie britannique de sécurité substantielle et devait faire face au rapprochement germano-soviétique né après Rapallo. Raymond Poincaré, revenu au pouvoir comme président du Conseil, conclut que la France devait faire appliquer Versailles par elle-même. En janvier 1923, des troupes françaises et belges occupèrent la Ruhr, centre industriel de l’Allemagne, dans l’espoir de saisir charbon et acier en compensation des réparations impayées.

L’initiative révéla la faiblesse française plus que la force française. Le gouvernement allemand ordonna la résistance passive et paya les ouvriers pour qu’ils ne coopèrent pas avec les occupants. Cette politique contribua à l’effondrement des finances allemandes et à l’hyperinflation, mais elle priva aussi la France des gains économiques recherchés. Le charbon extrait de la Ruhr couvrit à peine le coût d’administration de l’occupation, et la France échoua à créer un mouvement séparatiste dans la Ruhr comme en Rhénanie.

Les effets diplomatiques furent tout aussi dommageables. Les États-Unis signalèrent leur mécontentement en retirant leurs forces d’occupation de Rhénanie, et la Grande-Bretagne pressa la France de reconsidérer sa position. Les dirigeants allemands tentèrent d’exploiter la division alliée en ressuscitant de vieilles idées d’alignement anglo-allemand, même si aucun dirigeant britannique responsable n’était prêt à aller aussi loin. Poincaré supposait que la Grande-Bretagne soutiendrait la France dans toute crise ressemblant à celle de 1914. Kissinger traite ce jugement comme partiellement juste, mais fatalement prématuré : la Grande-Bretagne combattrait de nouveau, mais seulement après la décomposition du système de Versailles.

L’occupation prit fin à l’automne 1923. La France avait affaibli sa prétention au soutien britannique en agissant seule ; la Grande-Bretagne avait affaibli la sécurité française en prônant la conciliation sans fournir d’équilibre de substitution. Même désarmée, l’Allemagne avait vaincu la pression unilatérale française. Pour Kissinger, ce résultat annonçait ce qui se produirait lorsque l’Allemagne retrouverait sa liberté d’action.

Stresemann et la logique de l’exécution

Les démocraties répondirent aux impasses en invoquant la Société des Nations, mais Kissinger voit dans cette habitude une esquive de la politique de puissance. La Société était trop divisée pour arrêter une crise majeure, et les alliances improvisées arriveraient trop tard lorsque l’Allemagne deviendrait ouvertement agressive. Ce dont l’Allemagne avait besoin était un homme d’État capable d’éroder progressivement les dispositions discriminatoires de Versailles plutôt que de les affronter trop tôt.

Stresemann fournit cette stratégie après être devenu ministre des Affaires étrangères et, brièvement, chancelier en 1923. Sa politique d’« exécution » inversa la pratique allemande antérieure de résistance diplomatique. Au lieu de mener une guérilla constante contre Versailles, l’Allemagne semblerait respecter un calendrier de réparations assoupli et utiliserait le malaise allié devant la dureté du traité pour obtenir la suppression de ses dispositions les plus lourdes. Dans le récit de Kissinger, cette exécution était le calcul réaliste d’une puissance vaincue dont la faiblesse militaire imposait la prudence.

Les choix de l’Allemagne après la défaite étaient sévères. Elle pouvait résister à l’application du traité et espérer rendre le règlement trop douloureux pour les vainqueurs, ou coopérer assez longtemps pour reconstruire sa force. La résistance risquait une confrontation au moment de faiblesse maximale ; la coopération risquait de démoraliser l’opinion intérieure en donnant l’impression d’accepter une paix détestée. Avant Stresemann, l’Allemagne avait utilisé la résistance, et la résistance passive dans la Ruhr avait fonctionné tactiquement. Les griefs allemands demeuraient pourtant : la frontière polonaise, la perte des territoires orientaux, les restrictions militaires et les réparations alimentaient une colère nationaliste intense.

Stresemann comprit que l’Allemagne ne pouvait réviser ces dispositions seule. Rapallo avait inquiété les puissances occidentales, mais l’Union soviétique était trop pauvre et trop isolée pour restaurer la prospérité allemande ou fournir un soutien diplomatique décisif. L’Allemagne avait besoin de prêts étrangers, qui n’arriveraient pas dans un climat de confrontation. L’exécution visait donc à regagner de la force économique en rassurant la Grande-Bretagne et, lorsque nécessaire, la France, tout en gardant ouvert le projet de plus long terme de révision de Versailles.

Kissinger souligne que Stresemann pouvait tenter cette stratégie parce qu’il venait du milieu nationaliste conservateur. Né à Berlin en 1878, il avait auparavant soutenu les annexions, la guerre sous-marine à outrance et des buts de guerre allemands expansifs. Après avoir dénoncé Versailles avec amertume, il possédait des références nationalistes que les dirigeants plus modérés de Weimar n’avaient pas.

Réparations, prêts et redressement allemand

Le premier test de l’exécution porta sur les réparations. Stresemann proposa un arbitrage international parce qu’il attendait d’un forum plus large qu’il soit moins exigeant que la France agissant seule. En novembre 1923, la France accepta la nomination du banquier américain Charles G. Dawes comme arbitre impartial, symbole du degré de détérioration de l’unité alliée. Le plan Dawes, accepté en avril 1924, réduisit les paiements allemands pendant cinq ans et contribua à mettre fin à la crise immédiate des réparations.

L’arrangement résolut un problème en en créant un autre. Pendant les cinq années suivantes, l’Allemagne versa environ 1 milliard de dollars de réparations tout en recevant environ 2 milliards de dollars de prêts, dont une grande partie provenait des États-Unis. En pratique, les prêts américains finançaient les réparations allemandes, tandis que l’excédent aidait l’Allemagne à moderniser son industrie. La France avait d’abord recherché les réparations comme moyen de maintenir la faiblesse allemande. Le choix d’une Allemagne capable de payer contribua au contraire à rendre possible le redressement économique allemand et le renouvellement de sa puissance militaire.

Kissinger traite ce résultat comme une ironie centrale de la décennie. L’exécution plaça la France et la Grande-Bretagne dans une position insoluble. La sécurité française exigeait une discrimination militaire contre l’Allemagne, car l’égalité des forces favoriserait le pays doté de la plus grande population, de la plus grande industrie et du plus fort potentiel de mobilisation. L’Allemagne n’accepterait pourtant jamais durablement un système qui lui refusait l’égalité. La Grande-Bretagne aurait pu compenser le risque en s’alliant fermement à la France, mais elle refusa d’être entraînée dans les engagements français en Europe orientale ou dans une possible guerre au sujet du corridor polonais ou de la Tchécoslovaquie.

Locarno et les deux catégories de frontières européennes

Austen Chamberlain tenta d’échapper au dilemme en 1925 en proposant une garantie limitée des frontières occidentales de l’Allemagne, de la France et de la Belgique. Stresemann comprit immédiatement le danger d’un pacte qui identifierait l’Allemagne comme l’agresseur potentiel et objecta que tout accord excluant l’Allemagne serait un accord contre l’Allemagne. Chamberlain s’orienta alors vers un hybride entre l’ancienne diplomatie d’alliance et le nouveau langage de la sécurité collective.

Le pacte de Locarno qui en résulta garantit les frontières entre l’Allemagne, la France et la Belgique et confirma la démilitarisation permanente de la Rhénanie. La Grande-Bretagne et l’Italie promirent d’aider contre les violations de ces arrangements occidentaux, quelle que soit la partie qui les commettrait. L’Allemagne accepta sa frontière occidentale et entra dans la Société des Nations. Au même moment, Stresemann refusa de reconnaître comme permanente la frontière orientale de l’Allemagne avec la Pologne. L’Allemagne signa des accords d’arbitrage avec ses voisins orientaux, mais la Grande-Bretagne refusa de garantir même ces engagements.

Locarno fut célébré comme une percée. Briand, Chamberlain et Stresemann reçurent le prix Nobel de la paix, et l’« esprit de Locarno » devint le slogan de la réconciliation d’après-guerre. Le jugement de Kissinger est bien plus sévère. Locarno ne régla pas l’Europe ; il définit la prochaine arène du conflit. Il créa deux catégories de frontières : des frontières occidentales acceptées par l’Allemagne et garanties par les grandes puissances, et des frontières orientales ni acceptées par l’Allemagne ni garanties par la Grande-Bretagne.

Le pacte exposa aussi la confusion du système de sécurité de l’entre-deux-guerres. La France avait des alliances traditionnelles avec des États faibles d’Europe orientale, mais la Grande-Bretagne refusa de s’y joindre. Locarno créa une garantie spéciale qui paraissait plus forte que la Société mais plus faible qu’une alliance formelle. La Société elle-même demeurait le cadre universel de sécurité collective, même si Locarno admettait implicitement que la Société ne suffisait pas même pour ses principaux membres. Puisque ni Locarno ni la Société n’identifiaient à l’avance l’agresseur probable, la planification militaire devenait presque impossible.

Kissinger soutient que Locarno confirma les résultats militaires de la Première Guerre mondiale au lieu de les dépasser. Il ratifia la défaite de l’Allemagne à l’Ouest et, en laissant l’Est sans garantie, conserva à l’Allemagne la liberté de contester plus tard ce règlement. À partir de ce moment, la distinction entre vainqueur et vaincu devint de plus en plus floue, tandis que Stresemann devenait le seul grand homme d’État doté d’une politique cohérente de long terme.

Diplomatie personnelle, Briand et Thoiry

Parce que l’ordre de Versailles manquait de fondation géopolitique stable, ses défenseurs s’appuyèrent de plus en plus sur la diplomatie personnelle. Kissinger oppose cette pratique à la diplomatie du XIXe siècle, dont les praticiens pouvaient se connaître socialement sans prétendre que la chaleur personnelle remplaçait l’intérêt national. Après la Première Guerre mondiale, les dirigeants commencèrent à traiter l’atmosphère, les gestes publics de bonne volonté et les relations individuelles comme des atouts diplomatiques en eux-mêmes.

Les trois ministres des Affaires étrangères centraux incarnèrent ce style de manières différentes. Chamberlain, connu comme francophile, fit craindre à Stresemann un véritable alignement anglo-français et contribua ainsi à pousser l’Allemagne vers Locarno. Briand représentait le tournant français vers une conciliation réticente : il voyait que la position relative de la France déclinait, mais sa politique était vulnérable dans un pays dévasté par les armées allemandes. La France alternait entre l’application rigide de Poincaré et la conciliation de Briand, sans être assez forte pour l’une ou l’autre. L’approche de Poincaré exigeait une puissance unilatérale que la France ne possédait plus ; celle de Briand exigeait des concessions que l’opinion française ne soutiendrait pas.

La tentative la plus forte de règlement plus large eut lieu à Thoiry en septembre 1926, après l’entrée de l’Allemagne dans la Société. Briand et Stresemann esquissèrent un accord dans lequel la France rendrait la Sarre sans le plébiscite prévu, évacuerait la Rhénanie dans un délai d’un an et retirerait la Commission militaire interalliée de contrôle. L’Allemagne paierait les mines de la Sarre, accélérerait les réparations et exécuterait le plan Dawes. Kissinger souligne le caractère inégal de la transaction : les gains allemands étaient permanents, tandis que les bénéfices français étaient surtout financiers et temporaires.

Le projet de Thoiry s’effondra sous l’opposition dans les deux pays et devant les difficultés techniques de financement. Les nationalistes allemands rejetaient la coopération avec Versailles même lorsqu’elle produisait des conditions favorables, tandis que les critiques français accusaient Briand d’abandonner le tampon rhénan. Son échec marqua la dernière tentative sérieuse de règlement général franco-allemand pendant l’entre-deux-guerres. Plus profondément, il laissa sans réponse la question de savoir si la conciliation réconcilierait l’Allemagne avec l’ordre de Versailles ou accélérerait sa capacité à le renverser.

Désarmement, réarmement et illusions de paix

Après Locarno, la France recula pas à pas devant le règlement de Versailles sous pression britannique et américaine. Le capital américain renforça l’industrie allemande, et en 1927 la Commission militaire interalliée de contrôle fut abolie. Ses fonctions passèrent à la Société, qui n’avait pas les moyens de vérifier le respect des obligations. Pendant ce temps, le réarmement secret allemand s’accélérait. Versailles pouvait démanteler les armes existantes plus facilement qu’il ne pouvait empêcher la recherche, préserver le savoir-faire militaire ou bloquer une production future rapide.

Le débat sur le désarmement accentua la contradiction entre l’égalité allemande et la sécurité française. L’Allemagne réclama d’abord l’égalité politique, puis la parité militaire. La France insistait sur son incapacité à désarmer sans garanties supplémentaires. La Grande-Bretagne, seule puissance capable de fournir ces garanties, refusa de garantir le règlement oriental et n’alla pas plus loin que Locarno à l’Ouest. Les experts français tentèrent d’élaborer des critères techniques de réduction des armements, mais Kissinger traite ces efforts comme des échappatoires parce qu’ils ne pouvaient surmonter le fait fondamental que des niveaux d’armement égaux favoriseraient l’Allemagne.

La mentalité défensive française apparut le plus clairement avec la ligne Maginot, commencée moins de deux ans après Locarno. L’Allemagne était encore désarmée, et les alliés est-européens de la France dépendaient de la capacité française à menacer ou à pénétrer dans la Rhénanie démilitarisée si l’Allemagne les attaquait. Une ligne défensive sur la frontière même de la France signalait que la France ne prévoyait plus d’utiliser ce levier. En choisissant une défense statique, la France réduisit sa capacité à protéger la Pologne et la Tchécoslovaquie et donna à l’Allemagne une plus grande liberté à l’Est.

La même préférence pour les gestes symboliques produisit le pacte Kellogg-Briand. Briand proposa d’abord une renonciation franco-américaine à la guerre en 1927, et Frank Kellogg l’élargit en accord multilatéral. En août 1928, quinze nations signèrent le pacte de Paris renonçant à la guerre comme instrument de politique nationale, et presque tout le monde le rejoignit bientôt. Des réserves en vidèrent pourtant la force : la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis préservèrent de larges revendications de légitime défense ou de liberté d’action, tandis que les États-Unis rejetèrent toute obligation d’application.

Kissinger présente le pacte comme la forme la plus pure de l’évasion de l’entre-deux-guerres. Il mettait la guerre hors la loi sauf dans les circonstances les plus susceptibles de se produire et n’imposait aucun devoir d’aider les victimes d’agression. Plus grave pour la France, il devint un argument supplémentaire en faveur d’un nouveau désarmement français. Dans le climat symbolique de bonne volonté, les Alliés mirent fin à l’occupation de la Rhénanie en 1928, avec cinq ans d’avance.

L’héritage ambigu de Stresemann

La position extérieure de Stresemann se renforça alors même que sa position intérieure s’affaiblissait. Il utilisa l’entrée de l’Allemagne dans la Société pour élargir la marge de manœuvre allemande avec Moscou. L’Allemagne obtint une exemption des obligations d’application de la Société au motif qu’un État désarmé ne pouvait pas assumer les risques liés aux sanctions. Stresemann rassura ensuite l’Union soviétique en expliquant que cette exemption traduisait la réticence allemande à rejoindre toute coalition antisoviétique. En avril 1926, l’Allemagne et l’Union soviétique signèrent le traité de Berlin. Elles promirent la neutralité si l’une ou l’autre était attaquée et refusèrent d’adhérer à des combinaisons politiques ou à des boycotts économiques dirigés contre l’autre. Cette entente retirait effectivement les deux États de la sécurité collective l’un contre l’autre et reposait en partie sur une hostilité commune envers la Pologne.

En 1929, le nationalisme allemand était devenu de plus en plus résistant même aux règlements favorables. Le plan Young réduisit encore les réparations et fixa une date finale, mais les conservateurs, les nazis et les communistes l’attaquèrent avec virulence. Il fut adopté au Reichstag par une faible marge. L’« esprit de Locarno » était déjà tourné en dérision par les nationalistes comme le « fantôme » de Locarno, avant même que la Dépression ne radicalise pleinement la politique allemande.

Stresemann mourut le 3 octobre 1929. Kissinger le présente comme irremplaçable parce que l’Allemagne manquait d’un autre homme d’État démocrate de compétence comparable et parce que la confiance occidentale dans sa personnalité était devenue centrale pour la pacification européenne. La publication ultérieure de ses papiers compliqua l’image de Stresemann en « bon Européen ». Ils révélèrent un praticien discipliné de la Realpolitik cherchant à restaurer la stature de l’Allemagne d’avant-guerre. Il voulait mettre fin aux réparations, obtenir la parité militaire, réviser la frontière orientale, récupérer les territoires perdus, poursuivre l’Anschluss avec l’Autriche et retrouver des débouchés coloniaux.

Pour Kissinger, ce bilan ne fait pas de Stresemann un précurseur de Hitler. Stresemann poursuivait des objectifs allemands traditionnels, mais il les recherchait par la patience, le compromis et le consentement européen. Il comprenait que le potentiel sous-jacent de l’Allemagne rendait possible une révision graduelle et qu’une confrontation violente était inutile. Kissinger laisse même ouverte la possibilité que les tactiques de Stresemann soient devenues avec le temps des convictions. Sa mort laissa cette question sans réponse.

La dérive finale vers l’effondrement

À la mort de Stresemann, les réparations se dirigeaient vers un règlement et la frontière occidentale de l’Allemagne avait été acceptée. Les frontières orientales et le désarmement restaient non résolus. Les dirigeants européens investirent alors leurs espoirs dans le désarmement général. En Grande-Bretagne, Ramsay MacDonald fit du désarmement le cœur de sa politique, ralentit la construction navale et aérienne et traita la réduction des armements comme la voie vers la paix. L’opinion britannique avait aussi accepté l’idée que l’Allemagne méritait la parité.

La France voyait le danger, mais elle avait perdu la volonté d’agir selon sa propre analyse. En 1932, Édouard Herriot avertit que l’Allemagne passait de la soumission au réarmement et aux exigences territoriales. Pourtant, son ton, tel que Kissinger le lit, était résigné. La France possédait encore la plus grande armée d’Europe et l’Allemagne restait officiellement désarmée, mais les dirigeants français ne parlaient plus comme si ces faits leur donnaient des choix stratégiques.

La Grande-Bretagne pressa la France d’accepter la parité allemande tout en essayant de concilier égalité et sécurité par des formules. En 1932, après que le gouvernement démocratique allemand eut quitté la Conférence du désarmement, il fut ramené par la promesse d’une « égalité des droits » dans un système de sécurité. La formule plaisait à l’opinion britannique, mais dissimulait une contradiction non résolue. L’égalité signifiait mettre fin à la discrimination contre l’Allemagne ; la sécurité signifiait protéger la France des conséquences de l’égalité allemande. Sans alliance britannique ferme avec la France, les deux objectifs ne pouvaient être conciliés.

Le vide de la sécurité collective fut d’abord exposé hors d’Europe. En 1931, le Japon occupa la Mandchourie, légalement partie de la Chine, même si le gouvernement central chinois la contrôlait faiblement. La Société n’avait aucun mécanisme pratique d’application, aucun État n’était prêt à combattre le Japon sans les États-Unis, et personne ne voulait de sanctions économiques pendant la Dépression. La solution fut de gagner du temps grâce à la commission Lytton, qui critiqua modérément le Japon après enquête. Le Japon répondit en quittant la Société, amorçant le délitement de l’institution.

L’Europe traita la Mandchourie comme une anomalie lointaine et poursuivit les discussions de désarmement comme si la sécurité collective n’avait pas déjà échoué. Puis, le 30 janvier 1933, Hitler arriva au pouvoir en Allemagne. Dans l’interprétation de Kissinger, son ascension révéla que le système de Versailles reposait depuis longtemps sur une illusion fragile. La France n’avait pas la force de l’appliquer seule, la Grande-Bretagne refusait l’alliance nécessaire pour le soutenir, et la Société ne pouvait remplacer la puissance. Stresemann avait aussi montré comment une Allemagne vaincue pouvait reprendre l’initiative sans rompre ouvertement la paix jusqu’à ce que la structure soit déjà vidée.


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