
Couverture de Diplomacy, d’Henry Kissinger, utilisée comme image commune pour cette série de résumés.
En 1994, Henry Kissinger a publié le livre Diplomatie. Il était un diplomate érudit et renommé qui a servi en tant que Conseiller à la Sécurité Nationale des États-Unis et Secrétaire d’État. Son livre offre un vaste panorama de l’histoire des affaires étrangères et de l’art de la diplomatie, avec un accent particulier sur le XXe siècle et le monde occidental. Kissinger, connu pour son alignement avec l’école réaliste des relations internationales, explore les concepts de l’équilibre des pouvoirs, de la raison d’État, et de la Realpolitik à travers différentes époques.
Son travail a été largement salué pour son envergure et sa complexité. Cependant, il a également été critiqué pour son accent sur les individus plutôt que sur les forces structurelles, et pour présenter une vision réductrice de l’histoire. De plus, les critiques ont également souligné que le livre se concentre excessivement sur le rôle individuel de Kissinger dans les événements, en exagérant potentiellement son impact. Quoi qu’il en soit, ses idées méritent d’être considérées.
Cet article présente un résumé des idées de Kissinger dans le vingt-quatrième chapitre de son livre, intitulé "L’unité occidentale: Macmillan, de Gaulle, Eisenhower et Kennedy".
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L’Europe après la consolidation de la division de la Guerre froide
Kissinger commence par Berlin parce que, dans son interprétation, la crise marqua la consolidation finale des deux sphères d’influence d’après-guerre en Europe. Staline avait imposé le contrôle soviétique sur l’Europe de l’Est, tandis que les démocraties occidentales avaient créé l’OTAN, transformé leurs zones d’occupation en République fédérale d’Allemagne et commencé l’intégration de l’Europe occidentale. À la fin des années 1950, les deux camps avaient testé les limites de cet ordre sans parvenir à les renverser.
Ces échecs comptèrent autant que la division initiale. La note de paix de Staline de 1952 tenta d’attirer l’Allemagne de l’Ouest hors du camp occidental, mais elle ne produisit rien. La rhétorique de « libération » de Dulles s’effondra pendant l’insurrection hongroise de 1956, lorsque les États-Unis n’intervinrent pas. L’ultimatum berlinois de Khrouchtchev de 1958 chercha lui aussi à détacher la République fédérale de l’Ouest, mais il se termina par un resserrement soviétique sur l’Allemagne de l’Est. Après la crise des missiles de Cuba, Moscou déplaça une grande partie de son énergie compétitive vers le monde en développement.
Le résultat fut une stabilité étrange. L’Europe resta divisée d’une manière anormale et moralement insatisfaisante, mais la ligne était assez claire pour qu’aucun camp n’ait beaucoup intérêt à la tester directement. Cette clarté rendait le continent moins explosif que beaucoup d’autres arrangements possibles. Elle supprimait aussi la pression qui avait maintenu sous la surface les désaccords internes à l’alliance atlantique. Une fois que les puissances occidentales craignirent moins que chaque dispute encourage l’expansion soviétique, elles purent s’affronter plus ouvertement sur les armes nucléaires, l’Allemagne, l’OTAN et l’avenir de l’Europe.
Macmillan et le passage britannique de la puissance à l’influence
Macmillan est présenté comme le premier Premier ministre britannique obligé d’affronter ouvertement le fait que la Grande-Bretagne n’était plus une puissance mondiale. Le prestige de guerre de Churchill lui avait encore permis d’agir comme si la Grande-Bretagne pouvait parler à Washington et à Moscou depuis une position d’égalité, et Eden se comporta pendant Suez comme le chef d’une grande puissance autonome. Lorsque Macmillan affronta la crise de Berlin, cette illusion était devenue intenable.
Macmillan incarna le déclin britannique d’un monde impérial édouardien vers un rôle secondaire dans la Guerre froide. Il comprenait que l’économie britannique s’affaiblissait et que la capacité militaire du pays ne pouvait pas égaler celle des superpuissances nucléaires. Comme la distance à l’égard de l’Europe continentale ne convenait plus à la Guerre froide, il demanda l’adhésion à la Communauté européenne.
Le tournant européen ne remplaça pourtant pas l’attachement britannique aux États-Unis. La Grande-Bretagne se voyait comme plus qu’une puissance exclusivement européenne, puisque ses dangers étaient souvent venus du continent tandis que son sauvetage était venu deux fois de l’autre côté de l’Atlantique. Macmillan rejetait la conviction de de Gaulle selon laquelle la sécurité européenne exigeait une plus grande distance vis-à-vis de Washington. La Grande-Bretagne pouvait se battre pour Berlin avec autant de fermeté que la France, mais surtout pour soutenir les États-Unis face à un défi lancé à l’équilibre mondial des forces.
Suez avait enseigné à la Grande-Bretagne et à la France des leçons opposées. La France conclut que la dépendance envers les États-Unis était intolérable et accéléra sa recherche d’indépendance. La Grande-Bretagne conclut que l’influence exigeait l’intimité avec Washington. Selon Kissinger, les dirigeants britanniques comprirent qu’ils ne pouvaient plus façonner la politique américaine comme une grande puissance autonome. Ils se rendirent donc indispensables à la prise de décision américaine. Sous Macmillan, la Grande-Bretagne ne commanderait plus les événements depuis l’avant-scène, mais elle pouvait les influencer de l’intérieur du système américain.
Berlin, la négociation et l’épreuve Skybolt
La conduite de Macmillan pendant la crise de Berlin refléta ce passage de la puissance à l’influence. Il ne pensait pas que l’accès à Berlin valait un holocauste nucléaire, mais il considérait la perte du lien américain comme encore plus dangereuse. Il resterait aux côtés de Washington dans une crise ultime, tout en essayant d’épuiser les alternatives diplomatiques avant d’en arriver là. Par conséquent, il se présenta comme le dirigeant occidental le plus attaché à la négociation.
Kissinger critique la manière dont cette approche pouvait transformer les moyens en fins. Macmillan croyait que des négociations répétées pouvaient émousser les ultimatums de Khrouchtchev en prolongeant les délais. Sa visite de onze jours en Union soviétique, en février et mars 1959, irrita Adenauer et ne produisit aucune concession substantielle. Khrouchtchev répéta ses menaces, mais Macmillan continua de chercher des conférences parce que le dialogue semblait le moyen le plus sûr d’éviter une confrontation décisive.
La faiblesse de cette méthode était qu’une négociation centrée sur le processus pouvait donner du pouvoir au camp le plus disposé à rompre les discussions. Macmillan chercha donc des sujets qui pouvaient être discutés avec un danger limité. Les projets de désengagement en Europe centrale semblaient fournir un tel sujet, parce que l’emplacement des armes nucléaires lui paraissait, comme à certains responsables américains, largement symbolique. À leurs yeux, la véritable dissuasion reposait sur l’arsenal américain situé hors du continent.
Adenauer voyait la question autrement. Pour lui, les armes nucléaires américaines stationnées en Allemagne formaient un lien politique entre l’Europe et les États-Unis. Si les forces soviétiques attaquaient l’Europe centrale, ces armes seraient presque certainement détruites, et leur destruction rendrait une réponse nucléaire américaine presque automatique. Si les armes étaient retirées vers les États-Unis, en revanche, une attaque conventionnelle pourrait paraître plus envisageable, et Washington pourrait hésiter avant de déclencher une guerre nucléaire au nom d’un allié dévasté. Ainsi, la diplomatie berlinoise devint un champ de bataille de substitution pour le débat plus large sur la stratégie de l’OTAN.
L’affaire Skybolt montra plus tard le danger et la valeur de la voie choisie par la Grande-Bretagne. Londres avait prévu d’acheter le missile américain Skybolt, lancé depuis les airs, pour prolonger la vie de sa force de bombardiers. En 1962, le gouvernement Kennedy annula le projet sans préavis, officiellement pour des raisons techniques, mais aussi pour décourager une capacité nucléaire britannique autonome. La décision menaçait de rendre obsolète la force de bombardiers britannique et semblait confirmer les avertissements français sur la dépendance envers Washington.
Macmillan répondit en utilisant le capital accumulé par des années de partenariat. À Nassau, en décembre 1962, Kennedy et Macmillan convinrent que les États-Unis vendraient à la Grande-Bretagne des sous-marins et des missiles Polaris, tandis que la Grande-Bretagne fabriquerait ses propres ogives. Londres accepta que ces forces soient affectées à l’OTAN, sauf lorsque son « intérêt national suprême » serait en jeu. Kissinger traite cette réserve comme décisive: Nassau donna en pratique à la Grande-Bretagne la liberté recherchée par la France, mais par la consultation plutôt que par la confrontation.
De Gaulle et le retour de la diplomatie classique
La France se trouvait dans une position différente parce qu’elle n’avait aucune perspective réaliste d’acquérir l’influence britannique à Washington. De Gaulle posa donc la coopération atlantique comme une question philosophique et stratégique. Pour les États-Unis, la docilité européenne après la Seconde Guerre mondiale avait semblé normale. Pourtant, dans la plus longue histoire de l’Europe, les États souverains, la diplomatie d’équilibre et le calcul national avaient façonné la politique pendant des siècles. Dans le récit de Kissinger, de Gaulle représentait le retour de ce style européen plus ancien.
Kissinger rejette l’affirmation simple selon laquelle de Gaulle souffrait de délires de grandeur. Son problème était plus proche de l’inverse: il essayait de rendre une identité à un pays marqué par la défaite et la vulnérabilité. La France avait perdu une grande partie d’une génération pendant la Première Guerre mondiale, s’était effondrée en 1940, puis avait subi l’instabilité de la Quatrième République et les défaites en Indochine et en Algérie. La victoire totale donna aux États-Unis une confiance dont la France manquait. De Gaulle jugeait les politiques selon leur capacité à restaurer le respect de soi et la volonté nationale de la France.
Cette différence créa une incompréhension persistante entre Paris et Washington. Les dirigeants américains traitaient la consultation comme un remède au désaccord parce qu’ils supposaient une harmonie sous-jacente des intérêts occidentaux. De Gaulle se souciait moins des mécanismes consultatifs que des options concrètes en cas de divergence des intérêts. Il croyait que l’harmonie entre nations devait être créée par l’équilibre et par l’art de gouverner, non présumée à travers des procédures.
Pour cette raison, la diplomatie de de Gaulle suivait souvent un schéma abrupt. Il soumettait des propositions avec un minimum d’explication et, si elles étaient rejetées, agissait unilatéralement. La France devait se voir, et être vue par les autres, comme agissant par sa propre volonté. De Gaulle n’était pas antiaméricain en toutes circonstances. Il donna aux États-Unis un soutien inconditionnel pendant la crise des missiles de Cuba et s’opposa au désengagement en Europe centrale parce qu’il laisserait les forces soviétiques trop près et les forces américaines trop loin. Lorsque les intérêts français et américains divergeaient, il insistait pour que la France garde son destin entre des mains françaises.
Les propositions plus larges de de Gaulle eurent des conséquences pratiques qui affaiblissaient le rôle américain en Europe. Il soutenait que l’on ne pouvait pas compter sur les États-Unis pour rester indéfiniment en Europe et que l’Europe devait se préparer, sous direction française, à un avenir où elle devrait peut-être tenir seule. Quand Eisenhower lui demanda pourquoi il doutait que l’Amérique identifie son destin à celui de l’Europe, de Gaulle invoqua les deux guerres mondiales: dans la première, l’aide américaine n’était venue qu’après des années de danger; dans la seconde, elle était venue après la chute de la France. À l’âge nucléaire, une telle intervention tardive serait inutile.
L’Allemagne donnait à cette question une urgence particulière. De Gaulle voulait que Bonn voie en la France un allié politique plus fiable que les États-Unis, surtout lorsque les initiatives américaines sur Berlin semblaient rouvrir des questions que les Allemands considéraient comme réglées. Il imaginait une Europe des États où la France dirigerait la force allemande dans un dessein conduit par Paris. Kissinger souligne la faiblesse de cette analogie: la France n’était pas l’État le plus fort d’Europe occidentale et ne pouvait pas contrôler un équilibre comprenant deux superpuissances nucléaires.
La stratégie nucléaire et le dilemme de l’alliance
Le conflit franco-américain le plus profond concernait la stratégie nucléaire. L’âge nucléaire avait transformé la puissance elle-même. Les États antérieurs accumulaient la force militaire par degrés, et la guerre se déployait dans le temps par la mobilisation. Les armes nucléaires créèrent la possibilité qu’un État possède plus de pouvoir destructeur qu’il ne pouvait en employer à des fins politiques rationnelles. Le dilemme central des superpuissances était de limiter une puissance déjà trop vaste pour être utilisée en sécurité.
Cette évolution transforma la politique internationale. La peur de la guerre nucléaire contenait des tensions qui, autrefois, auraient pu mener à un conflit conventionnel, préservant une paix générale entre les grandes puissances. En même temps, cette même peur rendait les défis non nucléaires plus plausibles parce que la supériorité nucléaire était difficile à invoquer. La stratégie devint donc dissuasion, un problème intellectuel qui ne pouvait pas être testé directement. Si la guerre n’éclatait pas, personne ne pouvait prouver si la dissuasion l’avait empêchée ou si l’adversaire n’avait jamais eu l’intention d’attaquer.
Ces incertitudes soumirent les alliances à une nouvelle tension. Historiquement, les États honoraient généralement leurs alliances lorsque l’abandon d’un allié paraissait plus dangereux que le respect de l’engagement. À l’âge nucléaire, abandonner un allié pouvait conduire à un désastre futur, mais mener une guerre nucléaire pour un allié pouvait provoquer une catastrophe immédiate. Les États-Unis voulaient donc rendre la dissuasion crédible tout en rendant toute guerre possible plus limitée et plus contrôlable. La riposte flexible, le ciblage sélectif et le commandement centralisé semblaient offrir aux penseurs américains de la défense une voie entre la capitulation et l’Armageddon.
Les alliés européens craignaient le résultat opposé. Si la guerre nucléaire devenait plus calculable, l’agression soviétique pouvait devenir plus probable, et les États-Unis pouvaient hésiter au dernier moment plutôt que de risquer leurs propres villes. L’Europe risquait alors de subir à la fois une dissuasion affaiblie et une stratégie non exécutée. Les inquiétudes américaines étaient toutefois sérieuses elles aussi. Des forces nucléaires britanniques ou françaises indépendantes pouvaient déclencher un conflit qui forcerait les États-Unis à une guerre nucléaire contre leur volonté.
Kissinger traite cela comme un dilemme insoluble. La Grande-Bretagne et la France voulaient à juste titre un certain contrôle sur les décisions touchant leur survie. Les États-Unis voulaient à juste titre éviter de multiplier les déclencheurs nucléaires indépendants. Des forces européennes indépendantes compliquaient les calculs d’un agresseur et avaient donc une valeur dissuasive. Un contrôle unifié avait du sens si la guerre devait être conduite d’une manière seulement tolérable. Aucune procédure ne pouvait réconcilier ces préoccupations parce que le problème était politique avant d’être technique.
Eisenhower, le Directoire et les limites de la procédure
Eisenhower aborda le problème en essayant de persuader de Gaulle qu’une force nucléaire française indépendante était inutile. Il cherchait une solution technique au danger de forces nucléaires alliées opérant hors du contrôle américain. En 1959, il demanda à de Gaulle comment les forces nucléaires nationales de l’alliance pouvaient être intégrées dans un plan militaire unique. La réponse de de Gaulle montra qu’il voyait la question comme politique, non technique. Eisenhower voulait un commandement de guerre efficace; de Gaulle voulait une liberté diplomatique avant la guerre, lorsque les décisions politiques comptaient encore.
De Gaulle avait déjà formulé sa réponse dans son mémorandum du 17 septembre 1958 à Eisenhower et Macmillan. Il proposait un Directoire politique au sein de l’alliance atlantique, composé des dirigeants des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France. Il se réunirait régulièrement, maintiendrait un état-major commun et définirait la stratégie, surtout pour les crises hors de la zone de l’OTAN et pour les questions impliquant les armes nucléaires. Il liait la participation future de la France à l’OTAN à la création d’un tel arrangement.
À un niveau, le Directoire cherchait pour la France un statut comparable à la relation spéciale de la Grande-Bretagne avec les États-Unis. À un autre, il ressemblait à une version révisée de l’idée rooseveltienne des grands gendarmes, avec la France remplaçant l’Union soviétique comme l’un des gardiens centraux de la sécurité mondiale. Kissinger note que de Gaulle avait identifié le vrai problème: la coordination nucléaire ne pouvait pas être garantie par des procédures techniques seules. Les risques étaient si vastes que seule une profonde intimité politique pouvait rendre l’action commune plausible. Pourtant, les États souverains atteignent rarement une telle intimité, et la manière de de Gaulle la rendait encore plus difficile.
La proposition reçut un accueil froid. La Grande-Bretagne ne voulait pas diluer sa relation spéciale avec Washington. Les États-Unis ne voulaient pas encourager la prolifération nucléaire en créant un directoire privilégié de puissances nucléaires, surtout au moment où la capacité nucléaire française commençait à peine. Les autres membres de l’OTAN rejetèrent l’idée que l’alliance contienne des membres de premier et de second rang. Eisenhower et Macmillan acceptèrent la consultation en principe, mais tentèrent de la maintenir sous le niveau des chefs de gouvernement et de la confiner largement aux questions militaires.
Cette réponse sous-estima de Gaulle. Si sa proposition était enterrée dans la procédure, il démontrerait que la France avait des alternatives. Il ordonna le retrait des armes nucléaires américaines du sol français, retira la flotte française du commandement intégré de l’OTAN puis, en 1966, retira entièrement la France de la structure de commandement de l’OTAN. Avant cette dernière étape, toutefois, le désaccord passa par l’effort de Kennedy pour redéfinir l’alliance atlantique.
La communauté atlantique de Kennedy et le refus de de Gaulle
Kennedy représentait une génération d’après-guerre qui avait combattu la Seconde Guerre mondiale et hérité de l’ordre créé ensuite. Truman et Eisenhower s’étaient concentrés sur la préservation de l’alliance bâtie pour résister à l’agression soviétique. Kennedy voulait une nouvelle architecture: une communauté atlantique qui dirigerait un ordre international libéral plus large. Sa politique avait deux parties. Militairement, il cherchait un usage rationnel des armes nucléaires par la riposte flexible. Politiquement, il appelait à un partenariat entre les États-Unis et une Europe unie.
Sous Robert McNamara, le gouvernement Kennedy rejeta le choix brutal entre représailles massives et capitulation. Il mit davantage l’accent sur les forces conventionnelles et tenta de créer des options nucléaires en deçà de la dévastation générale. Une telle stratégie exigeait toutefois un contrôle central, ce qui signifiait en pratique un contrôle américain. La Force multilatérale proposée par l’OTAN plaçait des missiles sur des navires à équipages multinationaux sous commandement de l’OTAN, mais comme les États-Unis conservaient un veto, elle ne résolvait ni le problème politique de l’autonomie ni le problème stratégique de la crédibilité.
La vision plus large de Kennedy apparut dans sa Déclaration d’interdépendance de 1962 et dans des discours ultérieurs liant partenariat atlantique et intégration européenne. Il imaginait une Europe cohérente comme partenaire égale des États-Unis, partageant charges et obligations. Cette vision se heurta pourtant à l’ambivalence européenne. L’Europe avait une puissance économique croissante, mais restait militairement dépendante, surtout dans les affaires nucléaires. La flexibilité même qui rendait la stratégie de Kennedy attractive pour Washington inquiétait les alliés, parce qu’elle augmentait la liberté américaine de décider si, comment et quand combattre.
La controverse Skybolt fit remonter ces tensions à la surface. De Gaulle avait toujours résisté à la relation spéciale anglo-américaine parce qu’elle semblait élever la Grande-Bretagne tout en laissant la France au second plan. Bien que Kennedy offrît à la France une assistance similaire, de Gaulle se souciait de la distinction entre intégration et coordination. Comme l’accord de Nassau avait été négocié par Kennedy et Macmillan puis présenté publiquement, de Gaulle rejeta l’offre en janvier 1963, mit son veto à l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun et repoussa la vision supranationale de l’Europe défendue par Kennedy.
Quelques jours plus tard, de Gaulle et Adenauer signèrent le traité d’amitié franco-allemand, qui prévoyait des consultations régulières sur les grandes questions de politique étrangère. Sa substance immédiate était limitée, mais sa portée symbolique était considérable. Après que de Gaulle eut exclu la Grande-Bretagne du Marché commun malgré la pression américaine, le chancelier allemand contribua à empêcher l’isolement de la France. La France n’était pas assez forte pour imposer ses solutions, mais avec l’Allemagne, elle pouvait bloquer celles des autres.
Le jugement de Kissinger et l’après-Guerre froide
Kissinger ramène le désaccord à la question fondamentale de savoir pourquoi les nations coopèrent. Dans la vision américaine, des peuples raisonnables devraient finir par arriver à des objectifs communs, si bien que la machinerie institutionnelle devient le principal problème. Dans la vision européenne, façonnée par des siècles d’intérêts nationaux contradictoires, l’harmonie doit être négociée au cas par cas par l’art de gouverner. Cette différence sous-tendit les débats sur le contrôle nucléaire, le refus gaullien de l’Europe supranationale et les arguments ultérieurs sur l’intégration européenne.
Kissinger n’écarte pas les questions de de Gaulle. Il soutient qu’elles touchaient au cœur du rôle international des États-Unis, surtout à la nécessité de reconnaître que les nations coopèrent durablement seulement lorsqu’elles partagent des objectifs politiques. Les mécanismes remplacent mal les finalités communes, et un ordre international fonctionnel doit laisser place à des intérêts nationaux différents au lieu de les supposer absents. La vision de Kennedy de deux piliers atlantiques reflétait la tradition wilsonienne et rooseveltienne; celle de de Gaulle reflétait un équilibre européen classique bâti autour d’une Allemagne divisée, d’un leadership politique français en Europe et d’une protection nucléaire américaine comme assurance.
Kissinger conclut pourtant aussi que de Gaulle alla trop loin. Son analyse de la nature politique des décisions nucléaires était souvent juste, et sa proposition de Directoire soulignait correctement la nécessité de coordonner les finalités politiques hors de la zone formelle de l’OTAN. Mais il transforma des arguments valides en confrontation permanente avec les États-Unis. La France avait le pouvoir d’entraver les projets américains. Elle n’avait pas le pouvoir de les remplacer par un ordre conduit par la France. Si les membres de l’OTAN devaient choisir entre Washington et Paris, ils choisiraient Washington.
L’Allemagne exposa cette limite plus clairement que tout autre cas. De Gaulle plaça la coopération franco-allemande au centre de sa politique, et les dirigeants allemands partageaient certaines de ses inquiétudes sur Berlin et le contrôle nucléaire. Mais aucun gouvernement allemand ne pouvait risquer d’affronter l’Union soviétique avec seulement la France derrière lui. La puissance nucléaire et l’appui politique des États-Unis restaient indispensables. En poussant trop loin l’antiaméricanisme, de Gaulle risquait même d’encourager le nationalisme allemand qu’il espérait contenir, parce que l’Allemagne pouvait être tentée de manœuvrer entre plusieurs options concurrentes.
Les crises des années 1960 finirent par s’estomper sans résolution décisive. Après la crise de Berlin de 1958-1963, l’Union soviétique ne lança aucun défi frontal comparable en Europe. Après les crises atlantiques de 1960-1966, l’OTAN s’installa dans une coexistence pratique entre les conceptions américaine et française. Les efforts américains ultérieurs, dont l’« Année de l’Europe » du gouvernement Nixon, rencontrèrent une résistance française similaire, et les tentatives françaises de créer une capacité militaire européenne indépendante restèrent limitées par la prudence américaine et l’ambivalence allemande.
Dans le monde de l’après-Guerre froide, Kissinger estime que les visions américaine et gaullienne furent toutes deux dépassées par les événements. La disparition du communisme supprima la menace unique qui avait rendu l’unité atlantique wilsonienne plus facile à imaginer, tandis qu’une répartition plus équilibrée de la puissance économique rendait les intérêts nationaux et régionaux plus difficiles à subordonner au leadership américain. De Gaulle n’aurait pas été surpris par le retour du nationalisme; il aurait probablement soutenu qu’il avait simplement été caché par la discipline bipolaire.
En même temps, l’unification allemande et l’effondrement du bloc soviétique minèrent les propres présupposés de de Gaulle. La France ne pouvait pas organiser l’Europe seule, ne pouvait pas compter sur la Russie comme contrepoids fiable à l’Allemagne et ne pouvait pas encercler l’Allemagne sans réveiller le nationalisme qu’elle redoutait. Une Allemagne unifiée n’avait plus besoin de la certification française face à une rivale est-allemande, et l’Europe orientale devint un ensemble d’acteurs à part entière. Par conséquent, les États-Unis restèrent pour la France le partenaire le plus fiable, même s’il demeurait conceptuellement difficile, et la réassurance nécessaire à l’amitié de la France avec l’Allemagne. Le chapitre se termine sur une ironie historique: la voie conçue par de Gaulle pour rendre l’Amérique dispensable et l’effort américain pour intégrer plus pleinement la France dans l’OTAN conduisirent tous deux à la même conclusion. La coopération entre les États-Unis et la France devint indispensable à l’équilibre que l’un et l’autre avaient autrefois tenté, de façons différentes, de définir sans céder à l’autre.
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