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Résumé: Diplomatie par Kissinger — Chapitre 29 — La Détente

Détail de la couverture du livre Diplomacy, d’Henry Kissinger. L’image montre de grandes lettres à empattements brunes formant Henry Kissinger dans la moitié supérieure, une ligne horizontale noire au centre et le titre Diplomacy en lettres rouges à empattements en dessous, sur un fond blanc simple, sans personnes, pièce, paysage ni scène historique.

L’analyse de Kissinger sur la détente porte sur la tentative de Nixon de gérer la rivalité de la guerre froide par des négociations liées.

En 1994, Henry Kissinger a publié le livre Diplomatie. Il était un diplomate érudit et renommé qui a servi en tant que Conseiller à la Sécurité Nationale des États-Unis et Secrétaire d’État. Son livre offre un vaste panorama de l’histoire des affaires étrangères et de l’art de la diplomatie, avec un accent particulier sur le XXe siècle et le monde occidental. Kissinger, connu pour son alignement avec l’école réaliste des relations internationales, explore les concepts de l’équilibre des pouvoirs, de la raison d’État, et de la Realpolitik à travers différentes époques.

Son travail a été largement salué pour son envergure et sa complexité. Cependant, il a également été critiqué pour son accent sur les individus plutôt que sur les forces structurelles, et pour présenter une vision réductrice de l’histoire. De plus, les critiques ont également souligné que le livre se concentre excessivement sur le rôle individuel de Kissinger dans les événements, en exagérant potentiellement son impact. Quoi qu’il en soit, ses idées méritent d’être considérées.

Cet article présente un résumé des idées de Kissinger dans le vingt-neuvième chapitre de son livre, intitulé "La Détente et ses mécontentements".

Vous pouvez trouver tous les résumés disponibles de ce livre, ou vous pouvez lire le résumé du chapitre précédent du livre, en cliquant sur ces liens.


Le linkage et la réouverture de la diplomatie européenne

Kissinger part de l’idée que l’administration Nixon chercha à retrouver une liberté stratégique après le Vietnam en recentrant la politique étrangère sur un dessein international plus large. L’ouverture à la Chine, les négociations soviétiques et l’effort pour mettre fin à la guerre du Vietnam formaient une partie de ce système. Le règlement de Berlin, la réorientation de la diplomatie moyen-orientale et la Conférence sur la sécurité en Europe en formaient une autre. Tel était le sens pratique du linkage : l’imprudence soviétique dans un domaine aurait un prix diplomatique dans un autre.

L’Europe fut le premier grand terrain d’essai parce que le continent était politiquement gelé depuis le mur de Berlin et la consolidation des deux États allemands. Jusqu’à l’arrivée de Willy Brandt à la chancellerie ouest-allemande en 1969, la République fédérale avait insisté sur le fait que Bonn seule représentait l’Allemagne. Selon la doctrine Hallstein, l’Allemagne de l’Ouest refusait de reconnaître l’Allemagne de l’Est et rompait les relations avec la plupart des gouvernements qui le faisaient. Cette doctrine avait autrefois servi à garder ouverte la question allemande. À la fin des années 1960, elle était devenue difficile à soutenir. L’unité allemande avait disparu des négociations Est-Ouest sérieuses, tandis que les alliés continuaient à affirmer la réunification en principe sans vouloir risquer une guerre pour elle.

Charles de Gaulle avait déjà pressenti que le système de Guerre froide pouvait être assoupli par une approche européenne envers Moscou. Sa formule « détente, entente et coopération » cherchait à persuader l’Union soviétique que l’Europe occidentale était plus qu’une dépendance américaine et que le conflit de Moscou avec la Chine pouvait rendre l’Europe de l’Est plus négociable. Kissinger reconnaît à de Gaulle la perception de cette nouvelle fluidité, mais juge que la France n’avait pas la puissance nécessaire pour l’exploiter. L’Allemagne de l’Ouest ne se séparerait pas des États-Unis sous direction française, et de Gaulle refusait tout rôle allemand dans une dissuasion nucléaire européenne. Son initiative prépara pourtant le terrain à l’Ostpolitik de Brandt, même si l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie en 1968 mit fin à l’effort gaullien.

La politique de Brandt fut saisissante parce qu’elle inversait l’hypothèse ouest-allemande plus ancienne selon laquelle l’unité dépendait seulement de la fermeté au sein de l’alliance occidentale. Il soutenait que l’impasse créée par la non-reconnaissance stricte pouvait être atténuée par un rapprochement avec le monde communiste. L’Allemagne de l’Ouest reconnaîtrait donc la réalité de l’Allemagne de l’Est et accepterait la frontière Oder-Neisse avec la Pologne. Elle améliorerait aussi ses relations avec l’Union soviétique en espérant que la réduction des tensions rendrait peut-être la réunification moins impossible. Même si l’unité restait lointaine, Brandt attendait de meilleures conditions pour les Allemands de l’Est et un ordre européen moins cassant.

Ostpolitik, Berlin et gestion de la puissance allemande

L’administration Nixon regarda d’abord l’Ostpolitik avec méfiance. Une tentative ouest-allemande de courtiser l’Est faisait naître la possibilité que les deux États allemands convergent un jour autour d’un programme nationaliste ou neutraliste, exactement le résultat que Konrad Adenauer et de Gaulle avaient redouté pour des raisons différentes. Washington craignait aussi que Brandt n’ait pas l’attachement d’Adenauer à l’alliance atlantique. La France avait déjà affaibli le front occidental en quittant la structure militaire intégrée de l’OTAN et en cherchant sa propre relation avec Moscou. Une rupture ouest-allemande serait beaucoup plus dangereuse parce que l’Allemagne était la première économie d’Europe occidentale et le pays porteur du grief territorial le plus puissant.

Kissinger explique pourtant que l’alternative à un soutien à Brandt était plus dangereuse que l’Ostpolitik elle-même. La doctrine Hallstein s’effondrait, et aucun allié occidental n’était prêt à soutenir une contestation allemande de la division européenne d’après-guerre. Si Bonn poussait trop directement la réunification, Moscou résisterait, et la crise pourrait diviser l’alliance atlantique parce que le souvenir de l’agression allemande pesait encore sur les attitudes alliées. Puisque l’Allemagne était l’une des rares puissances capables de perturber le règlement européen, la politique américaine devait maintenir l’Allemagne de l’Ouest ancrée dans l’OTAN et la Communauté européenne. Soutenir l’Ostpolitik devint donc un moyen de guider la diplomatie allemande plutôt que d’en perdre le contrôle.

Le soutien de Washington fut assorti d’un linkage strict. L’administration Nixon insista pour que les concessions allemandes à l’Est soient reliées à des garanties concrètes pour Berlin-Ouest. C’était essentiel parce que Brandt offrait une reconnaissance tangible des frontières existantes et de l’Allemagne de l’Est en échange d’améliorations moins tangibles dans les relations. Sans accord quadripartite protégeant l’accès à Berlin, la ville pouvait devenir plus vulnérable après le gain de légitimité internationale de l’Allemagne de l’Est. Puisque le statut juridique de Berlin reposait sur les droits de guerre des États-Unis, du Royaume-Uni, de la France et de l’Union soviétique, seules les quatre puissances pouvaient fournir les garanties nécessaires.

Le résultat fut l’Accord quadripartite sur Berlin de 1971, qui assura l’accès occidental et la liberté de Berlin-Ouest. Kissinger le traite comme l’un des grands succès de la détente, car Berlin avait été un foyer récurrent de crises pendant plus de deux décennies. Après l’accord, la ville disparut des points de friction immédiats jusqu’à la chute du mur. L’Ostpolitik produisit aussi des traités entre l’Allemagne de l’Ouest et l’Union soviétique, la Pologne et l’Allemagne de l’Est. L’insistance soviétique sur la reconnaissance révélait, selon Kissinger, de l’insécurité plus que de la force : une superpuissance nucléaire voulait encore que l’Allemagne de l’Ouest confirme les frontières créées par Staline.

Ces négociations donnèrent aussi à Moscou une raison d’agir avec prudence. Pendant que les traités attendaient leur ratification à Bonn, les dirigeants soviétiques évitèrent les actions qui pouvaient compromettre l’approbation. Ensuite, ils restèrent réticents à repousser l’Allemagne de l’Ouest vers la rigidité d’Adenauer. Kissinger relie cette retenue au comportement soviétique plus large, y compris à la réponse modérée de Moscou lorsque Nixon mina les ports nord-vietnamiens et reprit les bombardements sur Hanoi. Tant que Nixon conserva sa force intérieure, la détente permit aux États-Unis de lier incitations européennes, diplomatie allemande et retenue soviétique sur plusieurs théâtres.

Le Moyen-Orient et la réduction de l’influence soviétique

Au Moyen-Orient, l’administration Nixon utilisa la détente différemment. En Europe, elle lia plusieurs négociations pour stabiliser un statu quo dangereux. Au Moyen-Orient, selon Kissinger, Washington utilisa la détente comme filet de sécurité pendant qu’il réduisait l’influence soviétique. Dans les années 1960, l’Union soviétique était devenue le principal fournisseur d’armes de l’Égypte et de la Syrie, ainsi qu’un défenseur diplomatique des positions arabes radicales. Tant que Moscou paraissait tirer profit de la crise et de l’impasse, les dirigeants arabes avaient peu de raisons d’aller vers un compromis sous auspices américains.

La stratégie de Nixon reposait sur ce que Kissinger présente comme la réalité géopolitique fondamentale de la région : Israël était trop fort, ou pouvait être rendu trop fort, pour être vaincu par ses voisins, et les États-Unis s’opposeraient à une intervention soviétique. L’Union soviétique pouvait élever les tensions, fournir des armes et menacer de s’impliquer. Elle n’avait pas la capacité de produire un règlement. La clé de la paix se trouvait à Washington. Si les États-Unis tenaient ferme, Moscou devrait contribuer à un véritable règlement ou un client arabe se tournerait vers la diplomatie américaine.

Le chemin vers ce résultat fut difficile. En 1969, le secrétaire d’État William Rogers proposa un plan fondé sur les frontières israéliennes de 1967 avec des ajustements mineurs en échange de la paix. Il échoua parce que les conditions politiques sous-jacentes n’avaient pas changé : Israël rejetait une formule frontalière prédéterminée, tandis que les gouvernements arabes n’étaient pas prêts à un engagement de paix sérieux. En 1970, l’Égypte lança la guerre d’usure le long du canal de Suez, Israël répondit par des frappes aériennes profondes, et l’Union soviétique installa un important système de défense aérienne en Égypte. La même année, la puissance de l’OLP en Jordanie provoqua la répression du roi Hussein et l’intervention syrienne. La mobilisation israélienne et un important renfort naval américain en Méditerranée suivirent. La crise prit fin lorsque la Syrie se retira et que Moscou évita la confrontation avec Washington, montrant aux gouvernements arabes quelle superpuissance comptait le plus en situation d’urgence.

La première conséquence nette apparut en 1972, lorsque le président égyptien Anouar el-Sadate expulsa les conseillers militaires soviétiques et lança des contacts secrets avec la Maison-Blanche. La guerre israélo-arabe de 1973 transforma ensuite le champ diplomatique. L’Égypte et la Syrie surprirent Israël et les États-Unis, en partie parce que le renseignement américain avait supposé que la supériorité israélienne rendait une attaque arabe improbable. La guerre rendit confiance aux armées arabes, mais elle se termina avec Israël au-delà du canal de Suez et près de Damas. Les dirigeants arabes avaient donc besoin de l’influence américaine pour récupérer des territoires et ouvrir une voie vers la paix.

Sadate le reconnut le premier. Il abandonna une approche du tout ou rien et se tourna vers Washington pour un processus par étapes. Même Hafez el-Assad en Syrie fit appel à la diplomatie américaine sur le Golan. En 1974, des accords de désengagement avec l’Égypte et la Syrie amorcèrent des retraits israéliens en échange de garanties arabes de sécurité. Un deuxième accord israélo-égyptien suivit en 1975, et le processus culmina dans le traité de paix israélo-égyptien de 1979 sous le président Carter. Kissinger note que les administrations ultérieures poursuivirent ce processus de paix centré sur les États-Unis, tandis que le Kremlin ne joua aucun rôle significatif. Pour lui, cela prouvait que la détente était une méthode de compétition géopolitique, non une recherche sentimentale de coopération : en donnant à Moscou un intérêt à la retenue tout en exposant son incapacité à fournir les objectifs arabes, Washington repoussa l’Union soviétique aux marges de la diplomatie moyen-orientale.

La détente contre les traditions politiques américaines

Les succès de politique étrangère du premier mandat de Nixon ne produisirent pas de consensus intérieur. Kissinger soutient que tout grand changement de politique étrangère américaine a rencontré une résistance, mais que le débat sur la détente se déroula dans des conditions exceptionnellement destructrices. Le Vietnam avait ébranlé la confiance publique, et le Watergate priva Nixon de l’autorité morale nécessaire pour défendre une stratégie difficile. Dans le système américain, la politique étrangère exige un leadership présidentiel parce que le Congrès divise les questions en décisions législatives séparées et que les médias peuvent conseiller sans exécuter. Seul le président peut intégrer les choix dans une politique de long terme.

Pour Kissinger, le Watergate fut désastreux parce que l’approche de Nixon nécessitait une pédagogie publique. La politique défiait l’exceptionnalisme américain, surtout la croyance que la politique étrangère devait exprimer des valeurs transcendantes et avancer vers des solutions finales. Nixon et ses conseillers voyaient un monde de défis ambigus, d’intérêts nationaux concurrents, de gains graduels et de problèmes à gérer plutôt qu’à résoudre définitivement. Cela ne signifiait pas abandonner les valeurs américaines. Cela signifiait que ces valeurs ne pouvaient plus être traduites en résultats finaux immédiats, comme le langage wilsonien l’impliquait souvent.

La détente heurtait aussi la tendance américaine à diviser les pays entre amis et ennemis. Nixon traitait l’Union soviétique à la fois comme adversaire et comme collaborateur : adversaire dans l’idéologie et la compétition géopolitique, collaborateur pour empêcher que le conflit ne devienne une guerre nucléaire. Beaucoup d’Américains, épuisés par le Vietnam, cherchaient une réassurance morale plus que des calculs d’intérêt. En l’absence d’une présidence moralement persuasive, libéraux et conservateurs attaquèrent Nixon par des voies différentes. Les libéraux se méfiaient de l’accent mis sur l’intérêt national et l’équilibre des puissances, même lorsqu’ils approuvaient des résultats précis comme l’ouverture à la Chine ou la baisse des tensions avec Moscou. Les conservateurs voyaient la lutte contre le communisme surtout comme un conflit idéologique et traitaient le compromis avec l’Union soviétique comme une forme de recul.

Les néoconservateurs ajoutèrent une autre source d’opposition. Beaucoup étaient des démocrates anticommunistes aliénés par l’aile radicale de leur parti, surtout après la campagne de George McGovern en 1972. On aurait pu s’attendre à ce qu’ils soutiennent la persistance de Nixon au Vietnam, mais ils se méfiaient de lui et craignaient qu’il sacrifie des intérêts vitaux pour sauver sa présidence. Ainsi des critiques différents sur la défense, le contrôle des armements et la finalité morale convergèrent dans l’hostilité à la détente.

La Maison-Blanche de Nixon aggrava aussi sa position politique en transférant la diplomatie vers des canaux présidentiels directs et en contournant une grande partie de la bureaucratie. L’ambassadeur Anatoli Dobrynine entra dans un canal arrière entre le Kremlin et la Maison-Blanche une fois que les dirigeants soviétiques comprirent que Nixon prenait les décisions clés. Cela rendit la diplomatie plus directe, mais irrita les responsables exclus, qui pouvaient imaginer que des concessions auraient été évitables si leurs conseils avaient été suivis. L’administration dut donc défendre une politique étrangère réussie contre des conservateurs inquiets, des libéraux frustrés, des néoconservateurs et une bureaucratie rancunière.

SALT, égalité stratégique et défi Jackson

La controverse sur la détente devint particulièrement intense dans le débat sur le contrôle des armements. Le sénateur Henry Jackson, démocrate de l’État de Washington, apparut comme le critique le plus redoutable. Il avait soutenu Nixon sur le Vietnam et aidé à faire passer le programme antimissile balistique au Sénat, mais il s’opposa au traité ABM puis élargit sa critique à tout le cadre des relations soviéto-américaines.

Le contexte stratégique était compliqué par la pression du Congrès contre les dépenses de défense. Le programme ABM initial de Nixon prévoyait une douzaine de sites, mais le Congrès en réduisit le nombre jusqu’à ce qu’il n’en reste que deux dans le budget. Le Pentagone, craignant des réductions unilatérales, en vint à favoriser le contrôle des armements comme moyen de préserver un levier. La correspondance de Nixon avec Kossyguine produisit la base des accords SALT de 1972. Les Soviétiques voulaient limiter les systèmes défensifs tout en reportant les limites sur leurs missiles offensifs en expansion rapide. Nixon refusa ce déséquilibre, et le cadre final lia limites offensives et défensives.

Le traité ABM limita chaque camp à deux sites défensifs et 200 lanceurs. Nixon l’accepta parce qu’il préservait un noyau de défense antimissile que le Congrès aurait pu éliminer autrement. La mesure la plus controversée fut l’accord intérimaire de cinq ans gelant les lanceurs de missiles stratégiques offensifs. Les États-Unis avaient déjà fixé leurs propres niveaux plusieurs années auparavant et n’avaient pas de programme pour les augmenter. L’Union soviétique devait démanteler d’anciens missiles pour respecter le plafond, même si elle conservait davantage de lanceurs. Les critiques saisirent cette inégalité numérique, bien que les forces américaines eussent des avantages en précision, en têtes multiples et en bombardiers hors plafonds.

Kissinger soutient que le débat transforma une posture de forces américaine volontaire en apparence de concession négociée. Un niveau qui avait semblé suffisant avant SALT devint inquiétant dès qu’il apparut dans un accord avec l’Union soviétique. Le mot « inégalité » acquit une puissance politique que les explications techniques ne pouvaient surmonter. Au moment où l’administration discutait lanceurs, têtes et bombardiers, l’impression publique d’un missile gap s’était déjà formée. Les plans de modernisation et les plafonds négociés ne firent qu’approfondir le différend.

Kissinger admet pourtant que la critique exprimait une inquiétude réelle. Jackson et ses alliés craignaient que le contrôle des armements ne devienne un substitut à la stratégie et que les programmes militaires soient de plus en plus justifiés comme jetons de négociation plutôt que comme instruments de défense. Derrière le différend technique se trouvait le problème plus large de l’égalité stratégique. La doctrine de destruction mutuelle assurée reposait sur la capacité de chaque camp à dévaster l’autre. Pour Kissinger, cette doctrine ne pouvait pas soutenir durablement les alliances ou le moral parce qu’elle rendait les forces nucléaires utiles surtout pour dissuader l’usage nucléaire, non pour répondre aux crises politiques ordinaires. SALT rendit visible une impasse nucléaire qui existait déjà.

Le cauchemar de Jackson était la vulnérabilité stratégique, surtout la possibilité que l’Union soviétique obtienne une supériorité décisive. Le cauchemar de Nixon était la vulnérabilité géopolitique : l’accumulation de gains soviétiques marginaux parce que la puissance nucléaire américaine était trop apocalyptique pour des crises limitées. Jackson se concentrait sur les équilibres d’armements et cherchait à forcer les forces stratégiques soviétiques vers des configurations préférées par les États-Unis. Nixon se concentrait sur la distribution mondiale du pouvoir politique et doutait que Washington puisse redessiner les forces soviétiques pendant que le Congrès réduisait les budgets de défense. Dans l’évaluation finale de Kissinger, les deux positions étaient plus complémentaires que leurs partisans ne l’admettaient. L’une soulignait la dimension technologique et militaire de la Guerre froide, l’autre sa gestion géopolitique.

Droits humains, émigration juive et limites du linkage

À mesure que le contrôle des armements se révélait trop technique pour porter tout le différend philosophique, le débat se déplaça vers les droits humains. Kissinger accepte l’importance morale de cet objectif tout en contestant la tentative de faire de la confrontation idéologique le but dominant de la politique étrangère. Le premier grand cas fut l’émigration juive hors d’Union soviétique. Avant 1969, aucune administration n’en avait fait un point important de la diplomatie soviéto-américaine. L’administration Nixon commença à le soulever discrètement par le canal présidentiel arrière, signalant que le comportement soviétique serait remarqué au plus haut niveau.

Ce marchandage tacite produisit des résultats. En 1968, seuls quelques centaines de Juifs soviétiques avaient été autorisés à émigrer. En 1973, le nombre était monté à des dizaines de milliers. La Maison-Blanche soumit aussi des listes de cas difficiles, dont beaucoup furent finalement autorisés à partir. L’administration ne rendit pas ces efforts publics et ne s’en attribua pas le mérite, parce que la méthode dépendait de l’évitement d’une confrontation formelle qui aurait pu forcer Moscou à refuser publiquement.

La question changea en 1972 lorsque l’Union soviétique imposa une taxe de sortie aux émigrants, officiellement pour récupérer le coût de leur éducation. Les organisations juives firent appel à l’administration et au sénateur Jackson. Jackson répondit en liant droits humains et commerce. Les États-Unis avaient accepté au sommet de 1972 d’accorder à l’Union soviétique le statut de nation la plus favorisée dans le cadre d’un règlement prêt-bail. L’amendement Jackson interdisait ce statut aux pays restreignant l’émigration. Puisque ce statut signifiait un commerce normal non discriminatoire plutôt qu’un privilège spécial, sa portée économique pratique était limitée. Sa portée politique était immense parce qu’il transforma l’émigration soviétique en objet de législation congressionnelle.

Au début, la pression du Congrès renforça la diplomatie privée de l’administration. Rapidement, cependant, la méthode devint substance. Nixon considérait l’émigration juive comme une cause humanitaire digne d’être poursuivie. Il rejetait la subordination de l’ensemble des relations soviéto-américaines à cette question. Jackson et ses partisans traitaient l’émigration comme substitut à la lutte idéologique plus large contre le communisme. Après l’abrogation soviétique de la taxe de sortie, les critiques demandèrent des chiffres d’émigration plus élevés et une suppression plus large des restrictions, tandis que l’amendement Stevenson limitait les prêts de l’Export-Import Bank à l’Union soviétique. En conséquence, Moscou se retrouva commercialement moins bien lotie après la détente qu’avant.

Le reproche de Kissinger est que les critiques déplacèrent le linkage de la retenue en politique étrangère soviétique vers une pression directe pour bouleverser l’intérieur du système soviétique. Nixon avait tenté de rendre l’amélioration du commerce dépendante de la modération extérieure. Ses adversaires cherchèrent à utiliser commerce, contrôle des armements et revendications publiques de droits humains pour forcer un changement interne chez un rival nucléaire encore puissant. La question morale n’était pas de savoir si les droits humains comptaient, mais si les États-Unis, sortant du Vietnam et du Watergate, pouvaient soutenir un programme illimité de confrontation. Kissinger admet qu’une pression plus audacieuse eut plus tard des avantages, surtout sous Reagan, mais il juge qu’un tel cours était irréaliste au début des années 1970.

Helsinki et le paradoxe de la légitimité soviétique

La Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, qui produisit les accords d’Helsinki, reçoit l’une des défenses rétrospectives les plus fortes du chapitre. Kissinger présente la conférence comme un produit de l’insécurité soviétique. Même avec un vaste appareil militaire et le contrôle de l’Europe de l’Est, le Kremlin voulait la reconnaissance occidentale du statu quo d’après-guerre. En ce sens, la conférence devint pour Brejnev le substitut du traité de paix allemand que Khrouchtchev n’avait pas réussi à imposer lors des crises de Berlin.

Moscou espérait peut-être qu’un processus de sécurité européenne créerait des institutions diluant l’OTAN ou réduisant l’importance de la présence militaire américaine en Europe. Kissinger soutient que ce fut un mauvais calcul. Aucun pays de l’OTAN n’était prêt à remplacer la réalité militaire de l’alliance par des déclarations de conférence. De plus, le processus donna finalement aux gouvernements occidentaux, y compris les États-Unis, une voix reconnue dans les arrangements politiques de l’Europe de l’Est.

L’administration Nixon hésita d’abord, puis accepta la conférence comme un autre élément de sa stratégie plus large de linkage. Les frontières de l’Europe de l’Est avaient déjà été reconnues dans les traités d’après-guerre, dans les accords d’Ostpolitik de Brandt et par d’autres gouvernements occidentaux. Puisque les alliés poussaient vers la conférence, Washington décida de façonner le résultat plutôt que de rester à l’écart. Les États-Unis firent dépendre leur participation de progrès ailleurs, notamment l’accord de Berlin et l’ouverture de discussions sur la réduction mutuelle et équilibrée des forces.

Les documents finaux d’Helsinki n’accordèrent pas à Moscou la vaste légitimation que craignaient les critiques. La reconnaissance des frontières se limitait à une promesse de ne pas les modifier par la force, ce qui répétait la Charte des Nations unies. Le texte affirmait aussi que les frontières pouvaient être changées pacifiquement et par accord. Cela préservait le principe selon lequel le règlement européen n’était pas moralement ou juridiquement gelé pour toujours.

La disposition décisive se révéla être la corbeille III, consacrée aux droits humains. Ses rédacteurs occidentaux espéraient créer une norme internationale qui limiterait la répression soviétique. Les dissidents et réformateurs d’Europe de l’Est utilisèrent ces dispositions comme point de ralliement contre la domination soviétique et le pouvoir communiste. Kissinger distingue Václav Havel en Tchécoslovaquie et Lech Wałęsa en Pologne comme militants ayant transformé le langage d’Helsinki en levier politique. Ainsi, la même conférence que Moscou avait recherchée comme confirmation de ses conquêtes contribua à miner la légitimité de son empire.

Les réactions contemporaines manquèrent cet effet de long terme. Ford fut accusé d’accepter une trahison historique en assistant au sommet de 1975 et en signant l’Acte final. Kissinger insiste sur le fait que les États-Unis n’étaient pas sur la défensive à Helsinki. Les gouvernements communistes, plutôt que les démocraties, étaient invités à respecter les principes qu’ils avaient signés. Dans son interprétation, la conférence modéra à la fois la conduite soviétique pendant sa préparation et accéléra ensuite le démantèlement du contrôle soviétique en Europe de l’Est.

La synthèse inachevée du réalisme et de l’idéalisme

Le chapitre se clôt en revenant au débat américain plus profond sur la paix, la puissance et le but moral. La « structure de paix » de Nixon répondait à un pays épuisé par une guerre lointaine, mais la paix comme simple absence de conflit était trop passive pour soutenir la politique américaine. L’administration Nixon offrait une vision plus réaliste des relations internationales : un monde d’intérêts concurrents, d’égalité stratégique, de crises régionales et de changement graduel. Kissinger reconnaît néanmoins que cette vision n’était pas enracinée dans des principes assez familiers au public américain.

Les critiques avaient la faiblesse inverse. Ils invoquaient les idéaux américains avec force tout en agissant souvent comme si l’environnement international n’imposait aucune limite. Ils exigeaient une transformation immédiate de la conduite et des pratiques intérieures soviétiques à un moment où les États-Unis étaient politiquement affaiblis, où la présidence s’effondrait, où le Congrès réduisait la capacité du président à employer la force, et où les moyens de défense et de renseignement étaient attaqués. Le résultat fut une impasse politique. Les incitations commerciales furent retirées, et des moyens plus forts de confrontation n’apparurent pas. SALT s’enlisa, l’émigration juive ralentit, et des avancées soviétiques ou pro-soviétiques reprirent dans des lieux comme l’Angola.

Le jugement final de Kissinger n’est ni une défense simple de chaque position de Nixon ni un rejet de chaque critique. Il soutient que les États-Unis avaient besoin à la fois de réalisme géopolitique et de confiance morale. La détente était nécessaire parce que la parité nucléaire et un monde plus fluide rendaient les anciennes formules inadéquates. Le réalisme seul ne pouvait pourtant pas satisfaire un pays dont les grandes initiatives de politique étrangère avaient toujours puisé leur énergie dans un but moral. À l’inverse, l’idéalisme détaché de la stratégie pouvait produire des exigences que les États-Unis n’étaient pas prêts à faire respecter.

La tragédie des années 1970, dans le récit de Kissinger, fut que le Vietnam et le Watergate empêchèrent une synthèse sérieuse. Une présidence forte aurait pu intégrer retenue, défense et négociation dans une politique cohérente. Elle aurait aussi pu joindre les droits humains et la résistance à l’expansion soviétique à ce même dessein. À la place, chaque camp poussa une partie du problème à l’extrême. Les libéraux craignaient la militarisation et la surextension, les conservateurs craignaient le recul moral et stratégique, les néoconservateurs exigeaient la confrontation idéologique, et Nixon mettait l’accent sur la gestion géopolitique. La présidence ayant perdu son autorité, ces visions s’affrontèrent sans produire de règlement durable.

L’effondrement ultérieur du communisme permit à Kissinger de voir les camps américains opposés comme plus complémentaires qu’ils ne le paraissaient à l’époque. La faiblesse communiste et la pression occidentale contribuèrent toutes deux au résultat. Il en alla de même pour l’activisme en faveur des droits humains, la modernisation stratégique et le containment géopolitique. L’administration Nixon aida à maintenir le système international pendant une transition dangereuse. Les administrations suivantes apportèrent des éléments que la politique de Nixon n’avait pas ou ne pouvait pas soutenir politiquement. Une fois le défi soviétique disparu, les États-Unis affrontèrent dans les années 1990 un nouveau problème : définir l’intérêt national sans l’adversaire qui avait structuré leur diplomatie pendant près d’un demi-siècle.


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