
L’image de couverture inscrit ce résumé de chapitre dans l’étude plus large de Kissinger sur la diplomatie et l’ordre international.
En 1994, Henry Kissinger a publié le livre Diplomatie. Il était un diplomate érudit et renommé qui a servi en tant que Conseiller à la Sécurité Nationale des États-Unis et Secrétaire d’État. Son livre offre un vaste panorama de l’histoire des affaires étrangères et de l’art de la diplomatie, avec un accent particulier sur le XXe siècle et le monde occidental. Kissinger, connu pour son alignement avec l’école réaliste des relations internationales, explore les concepts de l’équilibre des pouvoirs, de la raison d’État, et de la Realpolitik à travers différentes époques.
Son travail a été largement salué pour son envergure et sa complexité. Cependant, il a également été critiqué pour son accent sur les individus plutôt que sur les forces structurelles, et pour présenter une vision réductrice de l’histoire. De plus, les critiques ont également souligné que le livre se concentre excessivement sur le rôle individuel de Kissinger dans les événements, en exagérant potentiellement son impact. Quoi qu’il en soit, ses idées méritent d’être considérées.
Cet article présente un résumé des idées de Kissinger dans le trentième chapitre de son livre, intitulé "La fin de la Guerre Froide : Reagan et Gorbatchev".
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La sur-extension soviétique et l’ouverture des années 1980
La guerre froide avait commencé au moment où les États-Unis attendaient la paix après la Seconde Guerre mondiale, et elle prit fin alors que les Américains se préparaient à une longue confrontation. Kissinger présente ce renversement comme l’un des changements les plus brusques de l’histoire internationale moderne. L’empire soviétique semblait progresser à la fin des années 1970, mais, en moins d’une décennie, il perdit son orbite est-européenne, abandonna la majeure partie de l’expansion impériale accumulée depuis Pierre le Grand et se dissout sans avoir été vaincu dans une guerre conventionnelle.
L’élan soviétique apparent après 1975 rendait l’effondrement à venir peu vraisemblable. La chute de l’Indochine fut suivie par le retrait américain d’Angola et de profondes divisions internes aux États-Unis, ainsi que par une nouvelle activité soviétique. Des forces cubaines, appuyées par des conseillers soviétiques, opéraient en Angola et en Éthiopie. Le Vietnam, avec l’appui soviétique, dominait le Cambodge. L’Afghanistan était occupé par plus de 100 000 soldats soviétiques. En Iran, le chah pro-occidental tomba, et un régime révolutionnaire antiaméricain prit des otages américains. Pour de nombreux observateurs, la séquence redoutée des dominos semblait se réaliser.
Kissinger soutient pourtant que cette même période exposa la faiblesse fondamentale de l’Union soviétique. L’État soviétique avait survécu à la guerre civile, à l’isolement international et à la terreur stalinienne. Il avait aussi survécu à l’invasion nazie, au monopole atomique américain et aux débuts de la guerre froide. Ces succès encouragèrent ses dirigeants à confondre survie et force. Après avoir établi son contrôle sur l’Europe orientale et être devenu une puissance militaire mondiale, le Kremlin étendit ses ambitions à des régions lointaines tout en défiant la plupart des autres grandes puissances à partir d’une base économique fragile. Les dirigeants soviétiques possédaient un appareil militaire redoutable, mais ils n’avaient ni la créativité économique, ni la souplesse sociale, ni la légitimité politique nécessaires pour porter la charge qu’ils avaient créée.
Dans l’interprétation de Kissinger, l’erreur soviétique fatale fut une perte du sens des proportions. Staline avait compris, au moins par moments, la nécessité de manœuvrer entre des puissances plus fortes et d’éviter l’épuisement du système soviétique. Ses successeurs interprétèrent à tort la prudence occidentale après la mort de Staline comme une preuve de faiblesse. Khrouchtchev et les dirigeants ultérieurs cherchèrent à dépasser la stratégie stalinienne qui consistait à diviser le monde capitaliste. Ils lancèrent des ultimatums sur Berlin, installèrent des missiles à Cuba et soutinrent l’expansion révolutionnaire dans le monde en développement. Ces initiatives donnèrent à l’Union soviétique une apparence d’audace et transformèrent la stagnation en effondrement, car elles créèrent des engagements que la société soviétique ne pouvait pas porter.
L’effondrement devint visible pendant le second mandat de Reagan, même si Kissinger attribue aussi un rôle aux administrations précédentes et à George Bush dans la gestion de l’étape finale. La présidence de Reagan marqua le tournant parce qu’elle appliqua une pression au moment où l’État soviétique était le moins capable d’y répondre. Le résultat ne vint ni d’une seule politique ni d’un seul dirigeant. Il naquit de la rencontre entre une longue stratégie occidentale, la sur-extension soviétique et la capacité inhabituelle de Reagan à traduire la confiance américaine en offensive politique durable.
La stratégie intuitive de Reagan et l’exceptionnalisme américain
Kissinger traite Reagan comme un instrument improbable de réussite stratégique. Reagan avait peu de connaissances historiques formelles, s’appuyait souvent sur des anecdotes inexactes et manifestait un intérêt limité pour les détails de la politique étrangère. Sa force se trouvait ailleurs. Il tenait quelques convictions avec une fermeté inhabituelle. L’apaisement était dangereux, le communisme était moralement et politiquement défectueux, les États-Unis étaient une force de liberté, et la puissance soviétique était plus fragile que ne le supposaient les experts. Ces convictions donnèrent de la cohérence à sa présidence à un moment où l’analyse compliquée produisait souvent de la prudence plutôt qu’une direction.
Pour Kissinger, la simplicité de Reagan n’était pas synonyme d’inconséquence. Dans le système américain, les déclarations présidentielles contribuent à discipliner une bureaucratie tentaculaire et à définir le débat public. Les discours de Reagan comptèrent donc parce qu’ils exprimaient une vision du monde constante et parce qu’il les prononçait avec une conviction authentique. L’idée selon laquelle il n’aurait été que l’instrument de ses rédacteurs de discours manque le fait politique essentiel : il choisissait ces conseillers, acceptait leur langage et l’utilisait pour exprimer des croyances qu’il possédait déjà. Sur certaines questions, surtout l’Initiative de défense stratégique, il était en avance sur beaucoup de membres de sa propre administration.
Reagan comprenait aussi la base émotionnelle de la politique étrangère américaine. Nixon et Ford partageaient son évaluation fondamentale : il fallait résister à l’expansion soviétique, et l’histoire favorisait les sociétés démocratiques. Leur manière d’expliquer la politique était pourtant très différente. Nixon, marqué par le Vietnam et par la nécessité de maintenir un soutien intérieur pour des confrontations difficiles, traitait les efforts de paix comme un préalable à la résistance. Reagan dirigeait un pays lassé du recul et présentait la résistance en termes moraux plutôt que géopolitiques. Kissinger compare cette différence au contraste entre Theodore Roosevelt et Woodrow Wilson : Roosevelt comprenait mieux les mécanismes de la politique internationale, tandis que Wilson comprenait mieux le vocabulaire moral qui mobilisait les Américains.
La version reaganienne de l’exceptionnalisme américain était distinctive parce qu’il l’appliquait à la politique quotidienne de la guerre froide. Des présidents antérieurs avaient invoqué les principes américains pour soutenir des projets particuliers, comme la Société des Nations ou le plan Marshall. Reagan transforma ces principes en armes actives contre le communisme. Lors de sa première conférence de presse, il décrivit l’Union soviétique comme prête à mentir, tricher et commettre des crimes pour atteindre ses buts. En 1983, il la qualifia d’« empire du mal ». Ce langage choqua beaucoup de diplomates, de journalistes et d’universitaires, qui le jugeaient primitif ou dangereux. Le jugement de Kissinger est différent : cette rhétorique fonctionna parce qu’elle apparut au moment où la confiance soviétique faiblissait déjà et où la société américaine avait besoin de retrouver la conviction que le conflit idéologique avait encore un sens.
En même temps, la confrontation voulue par Reagan était liée à une croyance utopique dans la réconciliation. Il pensait que le conflit avec l’Union soviétique pouvait prendre fin par le contact personnel et la conversion morale plutôt que par la victoire militaire ou l’hostilité permanente. Ses lettres à Brejnev et Andropov, ses espoirs d’une conversation directe avec Tchernenko et son attente d’un sommet avec Gorbatchev reflétaient la conviction américaine selon laquelle la tension est une anomalie et la bonne volonté peut révéler des intérêts humains communs.
Cette combinaison produisit une diplomatie étrange mais efficace. Reagan voyait le communisme comme un mal, mais il croyait que les dirigeants communistes pouvaient être convertis. Il rejetait le pessimisme de l’équilibre des puissances, tout en poursuivant la confrontation plus vigoureusement que ses prédécesseurs. Il voulait un résultat final plutôt qu’une gestion graduelle, mais ce désir lui donnait une souplesse tactique. Selon Kissinger, la présidence de Reagan réunit deux courants de la pensée américaine qui tirent souvent en sens opposés : l’élan missionnaire destiné à transformer le monde et l’espoir pacifique que le conflit puisse disparaître une fois le malentendu dissipé.
Droits humains, démocratie et doctrine Reagan
L’offensive idéologique de Reagan utilisa les droits humains comme une arme contre le système soviétique. Nixon avait soulevé la question de l’émigration soviétique, Ford avait accepté les dispositions des Accords d’Helsinki relatives aux droits humains et Carter avait placé les droits humains au centre de la politique étrangère. Reagan alla plus loin en traitant les droits humains comme davantage qu’une préoccupation diplomatique : ils devinrent un moyen de miner la légitimité communiste. Son raisonnement était wilsonien dans son principe : les gouvernements fondés sur le consentement étaient moins susceptibles de mener des guerres agressives, et les institutions démocratiques avaient donc une valeur stratégique aussi bien que morale.
L’administration Reagan étendit cette logique au-delà de l’Union soviétique. Elle encouragea la réforme démocratique même dans des États autoritaires anticommunistes. Les États-Unis poussèrent le régime d’Augusto Pinochet, au Chili, vers un référendum et des élections, et ils coopérèrent à l’éviction de Ferdinand Marcos aux Philippines. Dans le récit de Kissinger, cette politique portait des implications non résolues. Une croisade démocratique soulevait des questions sur la non-intervention, la sécurité nationale, la sur-extension et le prix que les Américains accepteraient de payer pour promouvoir leurs valeurs. Ces dilemmes deviendraient plus importants après la guerre froide, lorsque la clarté de la menace soviétique ne structurerait plus les choix américains.
Au début des années 1980, Reagan se concentra toutefois moins sur ces ambiguïtés que sur l’arrêt de l’expansion soviétique. Il rejeta la doctrine Brejnev, qui traitait les gains communistes comme irréversibles, et agit comme si le communisme pouvait être refoulé au lieu d’être seulement contenu. Les États-Unis levèrent les restrictions à l’aide aux forces anticommunistes en Angola, accrurent leur soutien aux guérillas afghanes qui combattaient l’occupation soviétique, résistèrent aux mouvements communistes en Amérique centrale et fournirent une aide humanitaire au Cambodge. Quelques années après le traumatisme vietnamien, les États-Unis contestaient de nouveau l’influence soviétique dans le monde.
Cette approche devint la doctrine Reagan. Son objectif était d’aider les forces anticommunistes à éloigner leurs pays de la sphère soviétique. La doctrine inversait le schéma des années 1960 et 1970, lorsque l’Union soviétique avait soutenu des insurrections contre des gouvernements proaméricains. Les États-Unis augmentaient désormais le coût des interventions soviétiques et prosoviétiques. Les résultats apparurent en Afghanistan et en Angola, puis en Éthiopie, au Cambodge et au Nicaragua, même si certains aboutissements survinrent après le départ de Reagan. Les troupes soviétiques se retirèrent d’Afghanistan en 1989. Les forces cubaines quittèrent l’Angola en 1991. Le gouvernement soutenu par les communistes en Éthiopie s’effondra en 1991. Au Nicaragua, les sandinistes acceptèrent des élections en 1990. L’occupation vietnamienne du Cambodge prit fin, suivie d’élections et du retour de réfugiés.
Kissinger souligne à la fois l’efficacité et l’ambiguïté morale de cette politique. Le langage public de Reagan célébrait la liberté et la démocratie, mais la logique opérationnelle était plus proche du réalisme classique : l’ennemi de son ennemi pouvait devenir un allié. Les États-Unis aidèrent de véritables démocrates dans certains lieux, des fondamentalistes islamiques en Afghanistan, des forces de droite en Amérique centrale et des acteurs tribaux ou régionaux en Afrique. Le dénominateur commun était l’opposition à la puissance soviétique plutôt que la compatibilité idéologique. Cette stratégie contribua à accélérer le déclin de la confiance communiste, mais elle raviva aussi un dilemme permanent de l’homme d’État : quels moyens peuvent être justifiés par quelles fins.
La pression régionale compta parce qu’elle modifia la psychologie des réformateurs soviétiques. Ce qui avait ressemblé à une avancée révolutionnaire dans les années 1970 apparaissait de plus en plus, à la fin des années 1980, comme une série d’échecs coûteux. L’engagement soviétique dans le monde en développement épuisait les ressources, produisait des impasses et révélait la faiblesse de la décision centralisée. Ainsi, la doctrine Reagan imposa plus que des coûts matériels. Elle aida à convaincre une partie de l’élite soviétique que la politique étrangère de l’ère Brejnev avait ruiné le système sur les plans politique, économique et moral.
Réarmement, missiles européens et défense stratégique
Le renforcement militaire de Reagan fut le défi le plus direct lancé à la puissance soviétique. Il soutenait depuis longtemps que les défenses américaines étaient insuffisantes et qu’une supériorité stratégique soviétique approchait. Kissinger note que ces craintes simplifiaient à l’excès le sens de la supériorité militaire à l’âge nucléaire. L’effet politique fut néanmoins décisif. Reagan rallia le soutien conservateur en faveur d’un vaste réarmement et, plus important encore, força les dirigeants soviétiques à se demander si leur économie pouvait égaler les États-Unis en ressources, en technologie et en innovation.
Le réarmement rétablit des programmes d’armement abandonnés ou retardés sous Carter. Il remit en avant le bombardier B-1 et déploya le missile MX, premier nouveau missile intercontinental terrestre américain en une décennie. Kissinger identifie toutefois deux décisions stratégiques comme particulièrement importantes : le déploiement par l’OTAN de missiles américains à portée intermédiaire en Europe et l’engagement de Reagan dans l’Initiative de défense stratégique, ou IDS.
La question des missiles à portée intermédiaire commença sous Carter, mais elle devint sous Reagan un grand test de cohésion de l’alliance. Le problème immédiat était le SS-20 soviétique, capable de frapper des cibles européennes depuis l’intérieur du territoire soviétique. Le problème plus profond était politique. L’Europe occidentale avait besoin d’être assurée que les États-Unis risqueraient une guerre nucléaire pour la défendre si une attaque soviétique restait géographiquement limitée. Les dirigeants européens doutaient que Washington lance des armes nucléaires depuis le territoire américain ou depuis des forces maritimes dans de telles circonstances. L’installation de missiles américains sur le sol européen devait « coupler » la défense de l’Europe à celle des États-Unis, en rendant toute attaque soviétique contre l’Europe susceptible de déclencher une escalade plus large.
Le déploiement répondait aussi aux craintes d’un neutralisme allemand. Après la perte du pouvoir par Helmut Schmidt en 1982, une partie du Parti social-démocrate allemand se rapprocha de positions qui inquiétaient la France et d’autres membres de l’OTAN. Moscou tenta d’exploiter ces doutes. Brejnev, Andropov et Gromyko firent de l’opposition aux missiles un objectif central, menaçant de quitter les négociations sur les armements et avertissant l’Allemagne de l’Ouest que le déploiement nuirait à sa sécurité. La propagande soviétique appuya les manifestations pacifistes et les mouvements de gel nucléaire à travers l’Europe.
La contre-proposition de Reagan, l’« option zéro », offrait d’annuler les missiles américains si les Soviétiques éliminaient leurs SS-20. Sur le plan stratégique, la proposition soulevait des questions parce que le déploiement américain visait le couplage de l’alliance davantage que les seuls SS-20. Politiquement, elle fut brillante. L’idée d’abolir toute une catégorie d’armes était facile à comprendre pour les publics européens, et le refus soviétique facilita la décision des gouvernements occidentaux d’aller de l’avant. Helmut Kohl tint bon en Allemagne de l’Ouest, tandis que François Mitterrand apporta depuis la France un appui décisif en affirmant que le découplage de l’Europe et des États-Unis menacerait la paix. Le déploiement final montra que la direction soviétique ne pouvait plus intimider l’Europe occidentale.
L’IDS lança un défi encore plus grand. En mars 1983, Reagan appela à un programme qui rendrait les missiles nucléaires « impuissants et obsolètes ». La formule touchait au fondement du statut de superpuissance soviétique. Pendant deux décennies, l’Union soviétique avait consacré des ressources immenses à l’obtention de la parité stratégique. Reagan proposait désormais un saut technologique susceptible soit de neutraliser cet effort, soit de forcer Moscou à entrer dans une course qu’elle ne pouvait pas financer.
La proposition défiait aussi l’orthodoxie stratégique de la destruction mutuelle assurée. Depuis l’apparition de grands arsenaux nucléaires, beaucoup d’intellectuels de la défense soutenaient que la dissuasion dépendait du maintien des deux populations dans une vulnérabilité suffisante pour rendre la guerre nucléaire suicidaire. Kissinger voit dans cette doctrine une fuite devant la défense rationnelle, parce qu’elle faisait de la vulnérabilité civile la base de la sécurité. L’IDS séduisait Reagan parce qu’elle promettait une issue au choix entre capitulation et Armageddon. Les critiques affirmaient qu’elle était techniquement irréalisable, déstabilisatrice, nuisible au contrôle des armements ou dangereuse pour la cohésion de l’OTAN. Kissinger accepte que les experts disposaient de nombreux arguments techniques, mais il soutient que Reagan avait saisi une vérité politique : les dirigeants qui ne font aucun effort pour défendre leur population contre une catastrophe peuvent être jugés sévèrement si elle survient.
La valeur stratégique de l’IDS n’exigeait pas un bouclier parfait. Même une défense imparfaite pouvait compliquer la planification soviétique, augmenter le coût d’une attaque et fonctionner particulièrement bien contre des forces nucléaires plus petites. Les dirigeants soviétiques pouvaient écarter le langage moral de Reagan. La capacité technologique américaine était plus difficile à écarter. Comme les propositions américaines antérieures de défense antimissile, la réaction soviétique contredit l’orthodoxie du contrôle des armements : l’IDS contribua à ramener les Soviétiques à la négociation.
Reykjavik et le paradoxe nucléaire
La politique nucléaire de Reagan contenait un profond paradoxe. Il modernisa les forces stratégiques américaines et défia la planification nucléaire soviétique. En même temps, il délégitima les armes nucléaires en répétant que la guerre nucléaire ne pouvait jamais être gagnée et ne devait jamais être menée. Son horreur personnelle du conflit nucléaire n’était pas tactique. Elle reposait sur une peur littérale de l’Armageddon et sur une conviction sincère qu’un monde sans armes nucléaires était à la fois nécessaire et possible. Kissinger rejette donc l’idée selon laquelle le langage abolitionniste de Reagan n’aurait été qu’une couverture cynique pour un réarmement.
Cette sincérité créa des possibilités et des risques. Les alliés et les adversaires qui prenaient le langage de Reagan au sérieux pouvaient se demander si les États-Unis utiliseraient réellement les armes dont dépendait la stratégie de l’OTAN. Le danger resta maîtrisable parce que la puissance soviétique déclinait trop vite pour mettre à l’épreuve la crédibilité des menaces nucléaires américaines. L’approche de Reagan inquiétait néanmoins les alliés, surtout lorsqu’il semblait prêt à négocier directement avec Moscou sur les fondements de la stratégie nucléaire sans consultation complète de l’alliance.
L’exemple le plus net fut le sommet de Reykjavik de 1986 avec Gorbatchev. En quarante-huit heures, Reagan et Gorbatchev avancèrent vers des propositions extraordinairement vastes : une réduction de 50 % des forces stratégiques en cinq ans et la destruction de tous les missiles balistiques en dix ans. Par moments, ils discutèrent même de l’élimination possible de toutes les armes nucléaires. Cela s’approchait du condominium soviéto-américain que les alliés et les puissances neutres avaient longtemps redouté. Si Washington et Moscou avaient exercé ensemble une pression en faveur de l’abolition nucléaire, la Grande-Bretagne, la France et la Chine auraient affronté une pression publique et un isolement diplomatique. Elles auraient aussi pu subir des pressions pour abandonner leurs forces de dissuasion indépendantes.
L’accord échoua parce que Gorbatchev tenta de lier les réductions nucléaires à une interdiction de dix ans des essais liés à l’IDS. Kissinger soutient que Gorbatchev força trop son avantage. Une tactique plus habile aurait consisté à rendre publiques les réductions de missiles déjà acceptées et à renvoyer l’IDS à des négociations ultérieures. Cela aurait préservé les gains spectaculaires et probablement créé une crise au sein de l’OTAN et avec la Chine. Gorbatchev choisit au contraire d’insister sur le seul point que Reagan avait promis de préserver. Reagan fit alors ce qu’un diplomate conventionnel n’aurait pas conseillé : il quitta la négociation.
Après Reykjavik, l’administration Reagan poursuivit ce qui pouvait être mis en œuvre. Les deux camps avancèrent vers l’élimination des missiles américains et soviétiques à portée intermédiaire et moyenne en Europe et vers de fortes réductions stratégiques. Comme l’accord ne touchait pas les forces nucléaires britannique et française, il évita une partie des disputes d’alliance qu’un règlement plus vaste aurait créées. En même temps, il ouvrit la dénucléarisation de l’Allemagne, ce qui comportait de futurs risques pour la stratégie de l’OTAN. Si la guerre froide s’était poursuivie, l’Allemagne aurait pu être tentée par une politique plus nationale et par des doctrines incompatibles avec la dépendance de l’OTAN à l’égard d’un éventuel premier emploi de l’arme nucléaire.
Le point plus large de Kissinger est que Reagan transforma un marathon en sprint. Une stratégie aussi offensive aurait pu être trop dangereuse dans la phase ancienne et consolidée de la guerre froide, quand la confiance soviétique était plus forte et les publics alliés craignaient davantage la confrontation. Dans les années 1980, cependant, la stagnation soviétique rendait la pression plus efficace. Que Reagan ait compris consciemment la profondeur de la faiblesse soviétique importe moins que l’adéquation historique entre ses instincts et l’occasion qui se présentait. Son style de confrontation, sa clarté idéologique, son réarmement et sa flexibilité diplomatique aidèrent à pousser le système soviétique vers des décisions qu’il ne pouvait pas soutenir.
La « nouvelle pensée » de Gorbatchev et la recherche d’un répit
Gorbatchev arriva au pouvoir en 1985 comme dirigeant d’une superpuissance nucléaire, mais il hérita d’une société en déclin économique et social. Kissinger le décrit comme intelligent et poli, représentant d’une génération différente de celle des anciens dirigeants soviétiques formés directement sous Staline. Son arrivée inspira de la crainte parce que l’Union soviétique restait puissante et opaque. Elle inspira aussi de l’espoir parce que les gouvernements occidentaux cherchaient depuis longtemps des signes qu’un dirigeant soviétique pourrait enfin choisir la paix. Pendant un temps, Gorbatchev sembla incarner cette possibilité.
Kissinger reconnaît à Gorbatchev le mérite d’avoir affronté des problèmes peut-être insolubles. Quarante ans de guerre froide avaient aligné la plupart des puissances industrielles contre l’Union soviétique. La Chine, autrefois alliée, avait de fait rejoint le camp opposé. L’Europe orientale drainait les ressources soviétiques et restait obéissante surtout en raison de la menace implicite de la force. Les aventures dans le tiers-monde étaient devenues coûteuses et sans issue claire. L’Afghanistan imposait des épreuves semblables à l’expérience américaine au Vietnam, mais sur le bord même de l’empire soviétique. Pendant ce temps, le réarmement américain et l’IDS exposaient le retard technologique d’une économie soviétique stagnante au moment où l’Occident entrait dans l’ère de l’ordinateur et de la puce électronique.
Gorbatchev comprenait que la réforme intérieure exigeait du calme international. Au départ, il croyait que le Parti communiste pouvait être purifié et que des éléments limités de marché pourraient ranimer la planification centrale. En ce sens, il ressemblait aux dirigeants poststaliniens qui avaient cherché à réduire la tension afin de renforcer le système soviétique. La différence était que Khrouchtchev avait cru que la production soviétique dépasserait le capitalisme, tandis que Gorbatchev comprenait que l’Union soviétique était très en retard et avait besoin d’une longue période de redressement.
Pour gagner ce temps, il réévalua la politique étrangère soviétique. Au XXVIIe congrès du Parti en 1986, il s’éloigna des postulats marxistes-léninistes plus radicalement que tout dirigeant soviétique antérieur. Les versions précédentes de la coexistence pacifique avaient été justifiées comme des répits temporaires dans une lutte des classes qui se poursuivait. Gorbatchev traita la coexistence comme une fin en soi. Même s’il reconnaissait encore les différences idéologiques, il soutenait que la survie mondiale et la coopération l’emportaient sur elles. Dans l’interprétation de Kissinger, ce fut un renversement historique : le dirigeant soviétique remplaça le conflit léniniste par un langage wilsonien d’interdépendance et d’intérêts compatibles.
Au début, les vétérans occidentaux de la guerre froide eurent du mal à croire au changement. Les bureaucraties soviétiques continuaient à fonctionner selon d’anciennes habitudes, et les tactiques de contrôle des armements semblaient familières : Moscou cherchait encore à limiter les défenses américaines tout en conservant des avantages offensifs. Des responsables soviétiques décrivaient aussi la « nouvelle pensée » comme un moyen de priver l’Occident d’une image ennemie et d’affaiblir la cohésion occidentale. Avec le temps, pourtant, le déplacement doctrinal devint impossible à écarter. Il détruisit la base intellectuelle de la politique étrangère soviétique en supprimant la lutte des classes qui avait justifié la confrontation, la répression intérieure et la mobilisation permanente de l’État soviétique.
La difficulté tenait à l’ampleur excessive du programme de Gorbatchev pour une diplomatie graduelle. Les responsables soviétiques devaient gérer les relations avec les démocraties occidentales, réparer les relations avec la Chine et contenir les tensions en Europe orientale. Ils devaient aussi réduire la course aux armements et réformer le système intérieur. Chacune de ces tâches aurait été difficile ; ensemble, elles étaient écrasantes. Le contrôle des armements, langue centrale de la diplomatie Est-Ouest, était trop lent pour offrir le soulagement dont Gorbatchev avait besoin. La négociation des niveaux de forces, de la vérification et de la mise en œuvre pouvait prendre des années. Après l’échec de Reykjavik, Gorbatchev perdit sa meilleure chance de mettre fin rapidement à la course aux armements ou de la ralentir radicalement.
En décembre 1988, il passa à des réductions militaires unilatérales. Aux Nations unies, il annonça des coupes de 500 000 soldats et de 10 000 chars. Elles comprenaient de fortes réductions face à l’OTAN et le retrait de la plupart des forces soviétiques de Mongolie. Le geste devait rassurer l’Occident et la Chine en affaiblissant l’image d’une menace soviétique. Kissinger y voit un signe de faiblesse plutôt que de confiance. Aucun dirigeant soviétique du demi-siècle précédent n’aurait pu faire une telle concession. Elle validait la thèse initiale de Kennan sur le containment : une fois que l’Occident aurait construit et tenu des positions de force, l’Union soviétique s’effriterait sous sa pression interne.
Chine, Europe orientale et effondrement de la doctrine Brejnev
Gorbatchev chercha aussi à réparer les relations avec la Chine, mais Pékin abordait la diplomatie autrement que le processus occidental de contrôle des armements. Les dirigeants chinois n’acceptaient pas l’amélioration du ton comme substitut à un règlement politique. Ils exigeaient la fin de l’occupation vietnamienne du Cambodge, le retrait soviétique d’Afghanistan et la réduction des forces soviétiques le long de la frontière sino-soviétique. Ces conditions exigeaient des changements concrets, pas une atmosphère nouvelle. Il fallut près de trois ans à Gorbatchev pour faire assez de progrès et être reçu à Pékin.
Même alors, les événements le dépassèrent. Lorsqu’il visita Pékin en mai 1989, les manifestations de la place Tiananmen étaient en cours. Son accueil officiel fut perturbé, les protestations s’entendaient depuis l’intérieur du Grand Palais du Peuple, et l’attention mondiale se concentra sur la lutte des dirigeants chinois pour maintenir leur autorité. Une fois de plus, l’effort de Gorbatchev pour créer une marge diplomatique fut dépassé par des forces politiques qu’il ne contrôlait pas.
La crise la plus grave survint en Europe orientale. Depuis 1980, le mouvement Solidarnosc en Pologne était devenu une force politique durable malgré la répression du général Jaruzelski. En Tchécoslovaquie, en Hongrie et en Allemagne de l’Est, des groupes d’opposition invoquaient le langage des droits humains issu du processus d’Helsinki. Les dirigeants communistes affrontaient un problème insoluble. Pour satisfaire leurs opinions nationales, ils devaient affirmer davantage d’indépendance envers Moscou. Comme leurs populations les voyaient comme des instruments du Kremlin, le nationalisme seul ne restaurait pas leur légitimité. La démocratisation devenait la compensation de leur manque de crédibilité, mais les partis communistes avaient été construits pour prendre et garder le pouvoir plutôt que pour le disputer.
Le dilemme soviétique était plus aigu. La doctrine Brejnev exigeait que Moscou réprime les révoltes dans l’orbite satellite. Le tempérament de Gorbatchev et sa politique étrangère rendaient cette répression de plus en plus impossible. Une intervention en Europe orientale aurait renforcé l’OTAN, préservé l’alignement sino-américain contre Moscou et intensifié la course aux armements. Ainsi, Gorbatchev dut choisir entre un suicide politique par la répression et l’érosion progressive du pouvoir soviétique par la libéralisation.
Il choisit la libéralisation. La Hongrie évolua sous des communistes réformateurs, et la Pologne fut autorisée à négocier avec Solidarnosc. En juillet 1989, Gorbatchev déclara devant le Conseil de l’Europe que le changement politique dans chaque pays relevait du peuple de ce pays et que l’ingérence dans les affaires intérieures était inadmissible. Selon les normes soviétiques, cette déclaration était extraordinaire, car elle renonçait à l’intervention et à la logique plus large des sphères d’influence. En octobre 1989, lors d’une visite en Finlande, l’abandon devint explicite. Guennadi Guerassimov l’appela avec humour la « doctrine Sinatra », c’est-à-dire que la Hongrie et la Pologne pouvaient faire les choses à leur manière.
La concession arriva trop tard pour sauver le communisme. La libéralisation démoralisa les partis qui dépendaient du monopole du pouvoir. Dès qu’ils cessèrent d’être des instruments monolithiques de contrôle, ils perdirent leur raison d’être. Kissinger souligne que Gorbatchev ne comprit jamais l’équation que Ieltsine avait saisie : les communistes ne pouvaient pas devenir démocrates sans cesser d’être communistes.
En octobre 1989, Gorbatchev se rendit à Berlin-Est pour le quarantième anniversaire de la République démocratique allemande et exhorta Erich Honecker à réformer. Il traitait encore l’ordre d’après-guerre et le mur de Berlin comme des éléments de la structure qui avait préservé la paix en Europe. Quatre semaines plus tard, le Mur tomba. En dix mois, Gorbatchev accepta l’unification allemande au sein de l’OTAN. À ce moment-là, les gouvernements communistes d’Europe orientale s’étaient effondrés, le Pacte de Varsovie mourait et le règlement symbolisé par Yalta avait été renversé. Après avoir cherché pendant des décennies à affaiblir la cohésion occidentale, l’Union soviétique recherchait désormais la bienveillance occidentale parce qu’elle avait davantage besoin d’aide que de son empire.
Perestroïka, glasnost et rupture de l’autorité soviétique
La stratégie intérieure de Gorbatchev reposait sur la perestroïka, ou restructuration, et sur la glasnost, ou libéralisation politique. La perestroïka devait mobiliser les technocrates et améliorer les performances économiques. La glasnost devait gagner le soutien de l’intelligentsia et exposer la stagnation de la vie soviétique. Les deux politiques entrèrent vite en collision parce que le système soviétique ne possédait pas d’institutions capables de transformer la libre expression en réforme stable, et son économie n’avait pas de ressources pour améliorer la vie quotidienne en dehors de celles liées au secteur militaire.
Le problème économique commençait avec la planification centrale elle-même. En théorie, le plan donnait à l’État un contrôle rationnel sur la production et la distribution. En pratique, Kissinger le décrit comme un vaste réseau de collusion entre directeurs, ministères et planificateurs. Les unités de production fixaient des objectifs minimaux, dissimulaient les pénuries et concluaient des arrangements informels derrière le dos des autorités centrales. Comme les biens étaient attribués plutôt qu’achetés, les prix ne mesuraient ni la demande ni l’efficacité. Une grande partie du budget servant à subventionner les prix, la corruption devint le principal substitut aux signaux du marché. Les autorités censées contrôler le système ne pouvaient pas en voir l’état réel.
Le Parti communiste, autrefois instrument de révolution, était devenu un élément de la paralysie. Il supervisait des institutions qu’il ne comprenait pas et protégeait une classe mandarine privilégiée au lieu de produire une réforme. Gorbatchev essaya d’abord de faire du Parti le véhicule du renouvellement, mais les intérêts établis le bloquèrent. Il tenta ensuite d’affaiblir le Parti tout en préservant la structure communiste. Cette décision détruisit l’instrument fondamental du pouvoir soviétique sans créer d’alternative fiable.
Un volet de ce déplacement fut l’effort de Gorbatchev pour transférer l’autorité du Parti vers la structure gouvernementale. Kissinger affirme que ce fut une grave erreur de calcul. Depuis Lénine, le pouvoir réel appartenait au Parti communiste, tandis que le gouvernement mettait les décisions en œuvre. Les figures ambitieuses montaient donc par le Parti, tandis que l’appareil gouvernemental attirait des administrateurs plutôt que des dirigeants politiques. En déplaçant sa base vers la structure étatique, Gorbatchev plaça sa révolution entre les mains de responsables formés pour administrer, non pour concevoir ou commander un nouvel ordre.
Un autre volet fut l’autonomie régionale et locale. Gorbatchev voulait un soutien populaire contre le Parti, mais il conservait une méfiance léniniste envers la politique non contrôlée. Il autorisa des élections aux niveaux local et régional tout en interdisant les partis nationaux autres que le Parti communiste. Cet arrangement ouvrit la porte à des forces que le centre soviétique ne pouvait pas contenir. Pendant trois siècles, la Russie avait absorbé des peuples en Europe et en Asie sans les réconcilier avec la domination centrale. Dès que les régions non russes purent élire des gouvernements, beaucoup contestèrent l’autorité de Moscou. Comme ces régions comprenaient près de la moitié de la population soviétique, l’autonomie devint une voie vers la désintégration.
Gorbatchev perdit donc sa base institutionnelle sans obtenir une base populaire sûre. Il s’aliéna le Parti, inquiéta les services de sécurité et ne satisfit pas les réformateurs parce qu’il ne pouvait offrir d’alternative viable ni au communisme ni à l’empire centralisé. Le KGB et l’armée comprenaient la nécessité de la réforme parce qu’ils connaissaient l’avance technologique de l’Occident, mais ils ne soutenaient la réforme que dans certaines limites. Le KGB acceptait l’ouverture seulement tant qu’elle ne dissolvait pas la discipline. L’armée acceptait la restructuration seulement tant que ses ressources étaient protégées.
À mesure que les réformes avançaient, Gorbatchev devint plus isolé. Chaque concession créait un nouveau seuil plutôt qu’un règlement stable. En 1990, les républiques baltes faisaient sécession et l’Union soviétique commençait à se désintégrer. Ieltsine utilisa l’affirmation de la souveraineté russe pour détruire la structure soviétique plus large et, avec elle, la fonction de Gorbatchev comme président soviétique. Le jugement de Kissinger est que Gorbatchev comprit et méconnut à la fois sa situation. Il vit ce qui n’allait pas et ne parvint pas à définir ce qui devait le remplacer. Il alla trop vite pour que le système communiste le tolère et trop lentement pour contrôler l’effondrement qu’il avait déclenché.
Pourquoi la guerre froide prit fin
En 1991, les démocraties avaient gagné la guerre froide, mais le sens de cette victoire devint aussitôt contesté. Une thèse affirmait que l’Union soviétique n’avait jamais constitué une menace sérieuse et se serait effondrée quelle qu’ait été la politique occidentale. Une autre soutenait que la démocratie seule avait gagné la lutte, tandis que la pression militaire et géopolitique était secondaire ou inutile. Kissinger rejette ces deux vues comme des formes d’évitement. Les idées démocratiques aidèrent à rallier l’opposition, surtout en Europe orientale, mais elles se diffusèrent si vite parce que les élites communistes avaient perdu confiance dans leur propre système et parce que la politique étrangère soviétique avait échoué.
Kissinger remarque que des commentateurs marxistes et soviétiques reconnaissaient souvent le rapport des forces plus clairement que les critiques américains. Fred Halliday, écrivant dans une perspective marxiste, vit en 1989 que l’équilibre s’était déplacé en faveur des États-Unis et que la « nouvelle pensée » de Gorbatchev était en partie une tentative de soulager la pression. Des analystes soviétiques comme Viatcheslav Dachitchev imputèrent à la direction de Brejnev l’unification des grandes puissances du monde contre l’Union soviétique et le déclenchement d’une course aux armements au-delà de la capacité soviétique. Edouard Chevardnadze critiqua de même la guerre d’Afghanistan, la querelle avec la Chine et la sous-estimation de l’Europe. Il condamna aussi le déploiement des SS-20, le retrait des négociations sur les armements et la doctrine exigeant que l’Union soviétique égale toute coalition possible contre elle.
Ces réévaluations comptaient parce qu’elles reconnaissaient que la politique occidentale avait imposé des coûts. Si l’aventurisme soviétique n’avait entraîné aucune pénalité, les dirigeants soviétiques n’auraient eu aucune raison de le répudier. L’effondrement de la détente, dans le récit de Kissinger, vint de la tentative de Moscou d’exploiter le traumatisme américain de l’après-Vietnam et de modifier le statu quo géopolitique. La pression de Reagan dépassa ce que l’Union soviétique pouvait supporter parce qu’elle frappa un système déjà affaibli par la stagnation, la charge impériale et l’épuisement idéologique.
La fin de la guerre froide ressembla donc davantage à la prévision originelle de George Kennan qu’aux simplifications triomphalistes ou révisionnistes. Le système soviétique avait besoin d’un ennemi extérieur pour justifier le sacrifice intérieur, la répression, l’appareil de sécurité et la priorité militaire. Lorsque Gorbatchev remplaça la lutte des classes permanente par l’interdépendance, il supprima la base morale et idéologique de la contrainte intérieure. Une fois cette base disparue, la société soviétique, disciplinée mais fragile, eut du mal à se tourner vers le compromis, le pluralisme et l’initiative.
Kissinger ne prétend pas que le containment ait été parfait. La politique américaine militarisa souvent le problème à l’excès et oscilla entre fermeté stratégique et espoirs émotionnels de conversion de l’adversaire. Des politiques particulières pouvaient être critiquées. Malgré cela, la direction générale de la politique américaine fut clairvoyante et remarquablement constante à travers huit administrations. Si les États-Unis n’avaient pas organisé la résistance au moment où le communisme semblait être la vague de l’avenir, les partis communistes de l’Europe d’après-guerre auraient pu gagner beaucoup plus de terrain. Les crises de Berlin auraient pu se multiplier, et les dirigeants soviétiques après le Vietnam auraient pu pousser davantage en Afrique, en Afghanistan et ailleurs. Les États-Unis préservèrent l’équilibre mondial même lorsqu’ils ne décrivaient pas leur rôle en termes d’équilibre des puissances.
La victoire ne fut pas l’œuvre d’une seule administration. Elle résulta de quarante ans d’effort américain bipartisan, de soixante-dix ans de rigidité communiste et de la convergence particulière entre la personnalité de Reagan et la faiblesse soviétique. Une décennie plus tôt, le militantisme de Reagan aurait pu être dangereux ; une décennie plus tard, il aurait pu sembler dépassé. Au début et au milieu des années 1980, en revanche, son militantisme idéologique rallia les Américains tandis que sa flexibilité diplomatique devint acceptable même pour des conservateurs qui auraient rejeté des concessions semblables venues d’un autre président.
Kissinger conclut par un avertissement sur les limites de ce succès. La guerre froide convenait exceptionnellement bien aux habitudes américaines parce qu’elle offrait un défi idéologique clair et un adversaire militaire défini. Les principes universels pouvaient être appliqués plus facilement lorsque le problème central était le communisme soviétique. Même alors, la politique américaine souffrait lorsque de grands idéaux entraient en collision avec des circonstances particulières, comme à Suez et au Vietnam. Après la guerre froide, le monde n’avait plus une confrontation idéologique dominante ni un ennemi géostratégique unique. Presque chaque problème devenait un cas particulier. L’exceptionnalisme américain avait aidé les États-Unis à l’emporter, mais le monde multipolaire exigerait une définition plus subtile de l’intérêt national que les anciennes alternatives du phare et de la croisade.
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