
Ce chapitre relie les contradictions internes de la Realpolitik au récit plus large de Kissinger sur la politique de puissance.
En 1994, Henry Kissinger a publié le livre Diplomatie. Il était un diplomate érudit et renommé qui a servi en tant que Conseiller à la Sécurité Nationale des États-Unis et Secrétaire d’État. Son livre offre un vaste panorama de l’histoire des affaires étrangères et de l’art de la diplomatie, avec un accent particulier sur le XXe siècle et le monde occidental. Kissinger, connu pour son alignement avec l’école réaliste des relations internationales, explore les concepts de l’équilibre des pouvoirs, de la raison d’État, et de la Realpolitik à travers différentes époques.
Son travail a été largement salué pour son envergure et sa complexité. Cependant, il a également été critiqué pour son accent sur les individus plutôt que sur les forces structurelles, et pour présenter une vision réductrice de l’histoire. De plus, les critiques ont également souligné que le livre se concentre excessivement sur le rôle individuel de Kissinger dans les événements, en exagérant potentiellement son impact. Quoi qu’il en soit, ses idées méritent d’être considérées.
Cet article présente un résumé des idées de Kissinger dans le sixième chapitre de son livre, intitulé "La Realpolitik se retourne contre elle-même".
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Le nouveau poids de l’Allemagne au centre de l’Europe
L’unification allemande inversa l’ancienne géographie de la diplomatie européenne. Depuis l’essor du système étatique moderne, la pression était généralement venue des marges de l’Europe vers son centre : la Grande-Bretagne, la France et la Russie agissaient sur une Europe centrale fragmentée. Après 1871, le centre lui-même devint la force la plus puissante du continent. La croissance industrielle et militaire de l’Allemagne en fit la puissance que les autres devaient mesurer, et ce fait transforma les manœuvres ordinaires d’équilibre des puissances en dilemme de sécurité permanent.
L’ambition allemande n’était qu’une partie du problème. Le point de Kissinger est que même une Allemagne prudente pouvait effrayer ses voisins à cause de sa position centrale. Si l’Allemagne restait passive, les autres puissances pouvaient s’unir pour la contenir. Si l’Allemagne tentait d’éviter l’encerclement en se préparant contre la France à l’ouest et la Russie à l’est, ces préparatifs pouvaient accélérer la coalition même que Berlin redoutait. Bismarck appelait ce danger le cauchemar des coalitions hostiles, et la formule saisissait le paradoxe de la sécurité allemande après l’unification. L’Allemagne ne pouvait pas devenir une grande puissance normale parce que ses intérêts normaux paraissaient anormaux à tous ses voisins.
Deux antagonismes permanents remplacèrent le Concert européen plus souple. Le premier fut l’hostilité entre la France et l’Allemagne. La défaite française de 1870-1871 mit fin à l’ancienne capacité de la France à gérer l’Europe centrale en jouant les États allemands les uns contre les autres. L’annexion de l’Alsace-Lorraine transforma l’humiliation française en grief territorial concret, et le désir de revanche domina la politique française pendant des décennies. Kissinger souligne pourtant que récupérer l’Alsace-Lorraine aurait satisfait l’orgueil français plus qu’il n’aurait restauré l’équilibre stratégique. La France seule n’était plus assez forte pour contenir l’Allemagne. Elle devenait donc disponible comme partenaire de toute combinaison anti-allemande, et chaque crise allemande portait la possibilité d’un alignement plus large contre Berlin.
Le second antagonisme se développa entre l’Autriche-Hongrie et la Russie. Une fois exclue d’Allemagne, l’Autriche se réorganisa en Double Monarchie et reporta son ambition géopolitique restante vers les Balkans. Ce déplacement plaça Vienne et Budapest directement sur la route des ambitions russes parmi les peuples slaves et dans les territoires exposés par le déclin ottoman. L’Autriche n’avait pas de débouché colonial outre-mer, si bien que les Balkans devinrent un champ de substitution pour l’affirmation d’une grande puissance. La même région éveillait aussi le nationalisme russe, le sentiment panslave et l’inquiétude stratégique autour des Détroits. Le résultat fut une rivalité que Bismarck devait gérer même si l’Allemagne n’avait pas d’intérêt intrinsèque dans les querelles balkaniques.
L’intérêt allemand pour l’Autriche était indirect mais vital. Bismarck voulait préserver l’Empire austro-hongrois parce que son effondrement menacerait la structure du nouvel Empire allemand. Les catholiques germanophones d’Autriche pourraient chercher l’union avec l’Allemagne et bouleverser la prédominance protestante de la Prusse, tandis que l’Allemagne perdrait son seul allié fiable. En même temps, Bismarck ne voulait pas aliéner la Russie. La position allemande dépendait donc du maintien de bonnes relations avec deux empires dont les intérêts devenaient de plus en plus incompatibles. Le déclin ottoman rendit cette tâche plus difficile en obligeant régulièrement les grandes puissances à décider comment distribuer les dépouilles des Balkans.
La Russie comme pilier et comme menace
Kissinger traite la Russie comme la puissance indispensable mais inquiétante de l’équilibre européen. La Russie était absente de Westphalie en 1648. Au milieu du XVIIIe siècle, elle était devenue participante à presque toutes les grandes guerres européennes. Au Congrès de Vienne, elle était sans doute la plus forte puissance continentale. Sa taille, son autocratie, sa capacité militaire et son éloignement des contraintes constitutionnelles occidentales rendaient sa politique à la fois redoutable et imprévisible.
Le pouvoir absolu du tsar donnait à la politique étrangère russe une qualité exceptionnellement personnelle et arbitraire. Kissinger l’illustre avec la guerre de Sept Ans, lorsque la Russie passa en quelques mois de la guerre contre la Prusse au soutien de la Prusse, puis à la neutralité, à la suite d’un changement dynastique. Les hommes d’État occidentaux voyaient donc la Russie comme un acteur puissant et difficile à lire. Ses dirigeants pouvaient changer de direction sans les contraintes du parlement, des procédures constitutionnelles publiques ou d’une autorité divisée.
Le paradoxe russe plus profond était qu’un État en expansion constante dans toutes les directions se considérait aussi comme menacé en permanence. À mesure que l’empire absorbait davantage de peuples, il se sentait plus vulnérable à l’influence de leurs voisins et plus dépendant des mythes du danger étranger. Ce qui avait commencé comme une recherche de sécurité devint peu à peu une expansion pour elle-même. Kissinger suit cette logique de la conquête de la Crimée à l’avancée russe en Asie centrale, où les responsables justifiaient l’expansion comme une nécessité réticente imposée par des peuples frontaliers instables. La difficulté, comme l’admettaient les responsables russes eux-mêmes, était de savoir où s’arrêter.
Cela faisait de la Russie à la fois une menace pour l’équilibre des puissances et l’une de ses sauveuses. Sans la résistance russe, Napoléon et Hitler auraient pu créer des empires universels. Pourtant, l’expansion russe mettait en danger les États voisins et déstabilisait chaque frontière qu’elle approchait. La Russie était essentielle à l’équilibre sans être pleinement intégrée au système européen. Elle n’acceptait les contraintes que lorsqu’elles lui étaient imposées de l’extérieur, et elle traitait souvent le compromis comme une frustration temporaire plutôt que comme un règlement légitime.
L’exceptionnalisme russe accentuait ce problème. Kissinger le compare à l’exceptionnalisme américain mais distingue nettement les deux. La singularité américaine était liée à la liberté et pouvait être offerte, du moins en théorie, aux étrangers. La singularité russe naissait de la souffrance, de l’orthodoxie, de l’autocratie et de l’idée de la Russie comme cause sacrée. Les écrivains panslaves et les nationalistes décrivaient le tsar comme l’héritier de Byzance et la Russie comme protectrice des Slaves et des chrétiens orthodoxes. Dans cette vision, la libération glissait facilement vers la domination, car la Russie revendiquait l’autorité de libérer les peuples voisins puis de superviser leur harmonie future.
Ce sentiment de mission survécut aux tsars. Kissinger note qu’après la Révolution, la même impulsion fut transférée à l’internationalisme communiste. Le langage idéologique changea, mais la combinaison d’insécurité et de mission universelle demeura reconnaissable. L’expansion de la Russie en Pologne, dans les Balkans et en Asie centrale créa des positions qui semblèrent ensuite nécessiter une nouvelle expansion pour leur propre défense. L’empire produisait donc une logique récurrente : il avançait pour devenir sûr, puis découvrait que sa nouvelle frontière produisait une insécurité nouvelle.
Le rôle incertain de la Grande-Bretagne et le fardeau de Bismarck
La Grande-Bretagne était la seule grande puissance encore capable d’agir comme arbitre extérieur sans être prise dans une hostilité continentale unique. Pourtant, après l’unification allemande, elle n’identifia pas immédiatement l’Allemagne comme la menace centrale de long terme. Les hommes d’État britanniques avaient accueilli favorablement la consolidation nationale allemande pendant des décennies, et l’Allemagne avait réalisé son unité en développant son propre territoire national plutôt qu’en conquérant l’Europe à la manière de Louis XIV ou de Napoléon. La Grande-Bretagne se mobilisait généralement lorsque l’équilibre était visiblement attaqué, non lorsqu’une menace future était encore en formation.
Par conséquent, l’attention britannique resta fixée sur les questions coloniales et impériales. La France était une rivale en Égypte et dans d’autres théâtres coloniaux. La Russie semblait menacer les Détroits, la Perse, l’Inde puis la Chine. Ces préoccupations étaient concrètes et familières, tandis que la domination potentielle de l’Allemagne sur l’Europe était graduelle et moins évidente. La politique de « splendid isolation » pouvait fonctionner lorsqu’aucun État continental ne pouvait dominer seul l’Europe. Après 1871, cette prémisse s’érodait, mais la politique britannique ne s’ajusta que lentement.
Cela laissa Bismarck comme figure centrale de la diplomatie européenne. Kissinger le présente comme un homme d’État qui voulait la paix pour l’Empire allemand et comprenait que l’Allemagne devait paraître satisfaite. Il ne recherchait pas de nouvelle expansion territoriale allemande en Europe, évita les distractions coloniales aussi longtemps que possible et tenta de ne pas provoquer la Grande-Bretagne. Son objectif primordial était d’empêcher toutes les puissances, sauf la France irréconciliable, de rejoindre une coalition anti-allemande.
La seule réassurance ne pouvait pas résoudre le problème allemand. Bismarck avait besoin à la fois de l’Autriche et de la Russie, bien que leur rivalité rendît un tel groupement intrinsèquement instable. En 1873, il créa la première Ligue des trois empereurs entre l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et la Russie. Extérieurement, elle ressemblait à la solidarité conservatrice de Metternich, les trois monarchies promettant de coopérer contre la subversion. En réalité, la base idéologique d’une telle unité s’était affaiblie. Le républicanisme révolutionnaire n’effrayait plus les cours orientales comme autrefois, la France avait perdu son zèle révolutionnaire, et chaque monarchie croyait pouvoir gérer les troubles internes sans aide extérieure. L’Autriche et la Russie se voyaient de plus en plus comme rivales dans les Balkans, non comme partenaires d’une cause conservatrice commune.
L’échec de cet ancien lien légitimiste força Bismarck à s’appuyer plus explicitement sur la Realpolitik. La crise de guerre de 1875 révéla la fragilité de la nouvelle situation. Un article de journal allemand demandant si la guerre était imminente, probablement encouragé par Bismarck comme avertissement à la France, permit à la diplomatie française de créer l’impression d’une attaque préventive allemande imminente. La Grande-Bretagne et la Russie s’agitèrent, et Disraeli envisagea même une coopération avec la Russie pour contenir l’Allemagne. Kissinger souligne que la crise contenait plus d’apparence que de réalité, mais elle enseigna à Bismarck que la réassurance passive ne suffirait pas. Si l’Allemagne ne gérait pas activement les alignements, les autres puissances pourraient commencer à les organiser contre Berlin.
La question d’Orient et le Congrès de Berlin
La crise balkanique commencée en 1876 était plus dangereuse parce qu’elle exposait le conflit réel sous la Ligue des trois empereurs. Les révoltes bulgares et d’autres soulèvements balkaniques contre la domination ottomane provoquèrent une répression turque brutale. Le sentiment panslave russe exigea l’intervention, tandis que la Grande-Bretagne craignait qu’un succès russe donne le contrôle des Détroits et menace la Méditerranée orientale ainsi que la route de l’Inde. L’Autriche craignait l’influence russe sur les Slaves des Balkans. Bismarck redoutait que tout affrontement entre ces puissances oblige l’Allemagne à choisir entre l’Autriche et la Russie, détruisant toute sa politique.
Dans un premier temps, les trois cours impériales tentèrent d’agir ensemble par le mémorandum de Berlin, qui avertissait le gouvernement ottoman contre la poursuite de la répression. Disraeli interpréta ce texte comme un pas vers une solution de la question d’Orient par la Russie, l’Allemagne et l’Autriche sans la Grande-Bretagne. En réponse, il envoya la Royal Navy vers la Méditerranée orientale et encouragea la résistance turque. Son objectif était de briser l’unité des cours du Nord et de forcer leurs désaccords à apparaître.
Kissinger utilise la crise pour expliquer la méfiance britannique envers la Russie. En Asie centrale, les armées russes avaient avancé à plusieurs reprises vers l’Inde tandis que les diplomates assuraient Londres qu’aucune annexion n’était prévue. Samarcande, Khiva et Kokand suivirent un schéma dans lequel les responsables russes niaient toute intention de conquête avant que les événements ne produisent un contrôle permanent ou une domination pratique. Gortchakov distingua même les assurances informelles des accords contraignants, ce qui impliquait que la Russie ne pouvait être tenue par des promesses qu’elle avait volontairement offertes. Pour les dirigeants britanniques, le même schéma près de Constantinople serait intolérable.
Disraeli faisait face à une pression intérieure, car les atrocités ottomanes avaient retourné l’opinion publique britannique contre la Turquie, et Gladstone dénonçait le vide moral d’une géopolitique pro-turque. Le sultan présuma néanmoins du soutien britannique et rejeta les demandes de réforme. La Russie déclara la guerre en 1877 et sembla un temps avoir gagné la bataille diplomatique. Les forces russes atteignirent les abords de Constantinople, mais leurs dirigeants allèrent alors trop loin. Le traité de San Stefano aurait créé une grande Bulgarie s’étendant vers la Méditerranée et présumée sous influence russe. Ce résultat menaçait la Grande-Bretagne par un accès russe aux Détroits et l’Autriche par une prépondérance russe dans les Balkans.
La pression qui en résulta força un règlement plus large. La Grande-Bretagne menaça de guerre si la Russie entrait à Constantinople, et l’Autriche menaça de guerre sur le partage des Balkans. Bismarck convoqua à contrecœur le Congrès de Berlin en 1878, bien qu’il craignît que la médiation ne laisse chaque puissance insatisfaite en colère contre l’Allemagne. Avant même l’ouverture du congrès, la Grande-Bretagne et la Russie avaient déjà réglé les questions centrales. La grande Bulgarie de San Stefano fut remplacée par une Bulgarie indépendante plus petite. Une Roumélie orientale autonome fut aussi créée, tandis que la zone bulgare restante fut rendue à la domination ottomane. Les gains russes en Arménie furent réduits, l’Autriche reçut un soutien pour occuper la Bosnie-Herzégovine, et la Grande-Bretagne acquit Chypre comme base navale tout en garantissant la Turquie d’Asie.
À Berlin, Bismarck revendiqua le rôle d’« honnête courtier », en insistant sur le fait que l’Allemagne n’avait pas d’intérêt direct dans les affaires d’Orient. Kissinger soutient que cette neutralité était précisément ce qui rendait Bismarck vulnérable. Disraeli arriva avec la plupart des objectifs britanniques déjà assurés et voulait diriger la frustration russe ailleurs. Bismarck soutint généralement la Russie dans les Balkans orientaux et l’Autriche dans les Balkans occidentaux, mais sur une question clé touchant les passes balkaniques il se rangea contre la Russie afin d’empêcher Disraeli de quitter le congrès. L’Allemagne évita une guerre générale, mais beaucoup de Russes conclurent que Bismarck les avait trahis. La presse nationaliste russe transforma le Congrès de Berlin en récit d’humiliation européenne menée par l’Allemagne, alors même que la Grande-Bretagne avait organisé la résistance effective à San Stefano.
Le dommage fut durable. La Russie avait accepté des limitations auparavant lorsqu’elle agissait dans un cadre de légitimité conservatrice, mais elle ne traitait pas les freins à l’expansion comme légitimes en eux-mêmes. L’opinion panslave accusa le Concert européen, et surtout Bismarck, d’avoir privé la Russie de tous les fruits de la victoire. La première Ligue des trois empereurs ne pouvait plus survivre comme union de monarchies conservatrices. Si une cohésion restait possible, elle devait venir d’un intérêt calculé plutôt que d’un principe partagé.
Le système d’alliances imbriquées de Bismarck
L’après-Berlin força Bismarck à inverser sa méthode antérieure. Dans les années 1850 et 1860, il avait favorisé une version continentale de la splendid isolation : la Prusse éviterait les engagements fixes et choisirait son camp selon l’intérêt. Après 1871, cette approche n’était plus sûre. L’Allemagne était trop forte pour rester à l’écart sans pousser les autres à former une coalition par peur, et la Russie ne pouvait plus être présumée agir en amie traditionnelle. L’Allemagne était devenue, selon la formule de Kissinger, un géant qui avait besoin d’amis.
La solution de Bismarck fut de créer plus de relations que n’importe quel adversaire et de rendre l’Allemagne plus proche de chaque partenaire que les partenaires ne l’étaient entre eux. Ces alliances ne visaient pas à déchaîner la puissance allemande. Elles étaient conçues pour empêcher les adversaires de l’Allemagne de s’unir et pour retenir les amis de l’Allemagne d’une action imprudente. Leur complexité était délibérée. Si l’Autriche, la Russie, l’Italie et la Grande-Bretagne avaient toutes une relation avec Berlin ou avec les partenaires de Berlin, l’Allemagne pouvait opposer son veto aux combinaisons dangereuses et réduire le risque qu’une crise locale devienne une guerre générale.
La première étape fut la Dual Alliance secrète avec l’Autriche en 1879. Elle construisit une barrière contre la pression russe, mais Bismarck l’utilisa aussi pour gagner une influence sur la conduite autrichienne dans les Balkans. Il voulait contenir la Russie par l’alliance et la dissuasion, non par une croisade parrainée par l’Allemagne contre Saint-Pétersbourg. Salisbury accueillit favorablement l’alliance austro-allemande parce qu’elle promettait de transférer une partie du fardeau de la contention de la Russie de la Grande-Bretagne vers l’Autriche. Bismarck, toutefois, n’avait aucune intention de combattre pour les ambitions balkaniques d’autres puissances.
Bismarck reconstruisit ensuite la Ligue des trois empereurs sur une base plus réaliste. La seconde version, conclue en 1881, ne faisait pas sérieusement appel à la solidarité morale ou dynastique. Elle promettait une neutralité bienveillante si l’un des membres combattait une quatrième puissance, par exemple la Grande-Bretagne contre la Russie ou la France contre l’Allemagne. L’Allemagne était protégée contre une guerre sur deux fronts, la Russie contre une renaissance de la coalition de Crimée, et l’Autriche contre une agression russe directe parce que l’engagement allemand envers l’Autriche restait intact. L’arrangement déplaçait aussi une grande partie de la résistance pratique à l’expansion russe vers la Grande-Bretagne en limitant la capacité de l’Autriche à rejoindre une coalition antirusse.
En 1882, Bismarck élargit le système en attirant l’Italie dans la Dual Alliance, créant ainsi la Triple Alliance. L’Italie était irritée contre la France, qui avait pris la Tunisie, territoire que l’Italie voulait pour elle-même, et la monarchie italienne espérait que la diplomatie des grandes puissances la renforcerait contre les pressions républicaines. L’Allemagne et l’Italie promettaient un soutien mutuel contre la France, tandis que l’Italie promettait la neutralité si l’Autriche combattait la Russie. En 1887, Bismarck encouragea l’Autriche et l’Italie à rejoindre la Grande-Bretagne dans les accords méditerranéens, qui visaient à préserver le statu quo en Méditerranée. En même temps, il encouragea l’expansion coloniale française hors d’Alsace-Lorraine, car les rivalités outre-mer pouvaient détourner la France de l’Europe et créer des frictions avec la Grande-Bretagne et l’Italie.
Pendant plus d’une décennie, le système fonctionna. La France se querella avec la Grande-Bretagne au sujet de l’Égypte et avec l’Italie au sujet de la Tunisie. La Grande-Bretagne continua de résister à la Russie en Asie centrale et près de Constantinople. L’Allemagne resta concentrée sur la préservation du statu quo continental. Le succès du système dépendait pourtant d’un ajustement continuel, du secret et du contrôle personnel de Bismarck. Il dépendait aussi de l’idée que les cabinets pouvaient conclure de durs marchés sur des territoires et des peuples sans être submergés par l’opinion publique. Dans les années 1880, cette hypothèse s’affaiblissait dans toute l’Europe.
Opinion publique, nationalisme et limites de la diplomatie de cabinet
Kissinger présente la montée de l’opinion publique comme l’une des forces qui rendaient la Realpolitik de Bismarck de plus en plus anachronique. Dans la logique pure de la diplomatie d’équilibre, les Balkans auraient pu être divisés en sphères d’influence autrichienne et russe. Un tel règlement aurait pu réduire l’incertitude, mais il était devenu politiquement impossible. La Russie ne pouvait pas abandonner ouvertement les peuples slaves à l’Autriche, tandis que l’Autriche n’accepterait pas des arrangements renforçant les clients russes parmi les Slaves.
L’exemple le plus spectaculaire vint de Grande-Bretagne. En 1880, Gladstone battit Disraeli dans une élection largement disputée sur la politique étrangère, puis il inversa la position britannique dans les Balkans. Gladstone jugeait la politique étrangère selon des normes morales plutôt que selon le calcul géopolitique. Il soutenait que les aspirations nationales bulgares étaient légitimes, que la Grande-Bretagne chrétienne devait sympathie aux chrétiens balkaniques opprimés et que les puissances européennes devaient agir collectivement pour limiter les abus ottomans. Kissinger voit en Gladstone une anticipation de Woodrow Wilson : la croyance que la morale des individus et celle des États devraient converger, et que l’opinion mondiale pourrait devenir un tribunal de la conduite internationale.
Cette rhétorique transforma le sens du Concert européen. Castlereagh avait traité le Concert comme un moyen de faire respecter le règlement de Vienne, et Palmerston l’avait utilisé pour préserver l’équilibre des puissances. Gladstone l’imaginait comme l’instrument d’un nouvel ordre moral. Pour Bismarck, la diplomatie collective moralisée créait un danger. Comme l’Europe était divisée sur la France et l’Allemagne ainsi que sur l’Autriche et la Russie, les appels à la moralité collective ne pouvaient résoudre les conflits réels. L’approche de Gladstone réduisit au contraire le rôle pratique de la Grande-Bretagne dans les Balkans. La politique impériale britannique continua en Égypte et à l’est de Suez, tandis que le filet de sécurité britannique qui avait aidé Bismarck à contenir la Russie s’affaiblissait.
L’opinion publique affaiblit aussi les empires orientaux. La constitution allemande donnait au Reichstag un large suffrage mais peu de responsabilité gouvernementale. Les députés pouvaient se livrer à une rhétorique nationaliste sans porter la responsabilité directe de la politique étrangère, et les cycles de budgets militaires tentaient les gouvernements de dramatiser les dangers extérieurs. La Russie subissait la pression des propagandistes panslaves qui exigeaient une politique balkanique agressive et la confrontation avec l’Allemagne. L’Autriche-Hongrie, autre empire polyglotte, était vulnérable à l’agitation nationaliste et craignait les mouvements slaves. Ainsi, les cours autrefois associées à la retenue conservatrice devinrent sensibles aux passions de masse qui rendaient le compromis plus difficile.
Ce changement coïncida avec un nouveau souverain en Russie. Alexandre III arriva au pouvoir en 1881 sans les affinités idéologiques conservatrices de Nicolas Ier ni l’affection personnelle pour l’Allemagne d’Alexandre II. Il se méfiait de Bismarck, en partie parce que la politique de Bismarck était trop complexe et en partie parce que son épouse danoise gardait rancune à la Prusse pour la prise du Schleswig-Holstein. La crise bulgare de 1885 porta cette méfiance à son comble. Une révolte créa la plus grande Bulgarie que la Russie avait jadis recherchée, mais cette nouvelle Bulgarie fut unifiée sous un prince allemand plutôt que subordonnée à Saint-Pétersbourg. L’opinion russe accusa Bismarck d’un résultat qu’il n’avait pas voulu, et Alexandre III refusa de renouveler la Ligue des trois empereurs en 1887.
Le traité de réassurance et l’épuisement de l’équilibre
La dernière grande initiative de Bismarck fut le traité de réassurance avec la Russie. Il comprenait que si la Russie s’éloignait de l’Allemagne, elle finirait peut-être par s’aligner sur la France. Dans les circonstances des années 1880, la Russie avait encore des raisons de rester liée à Berlin : la France était républicaine et peu susceptible de combattre pour des enjeux balkaniques, la Grande-Bretagne restait la rivale impériale de la Russie, et l’Allemagne conservait une possible option britannique. Ces intérêts qui se recoupaient donnaient à Bismarck une marge pour préserver le lien russe, même si cette marge se réduisait.
Le traité promettait la neutralité allemande et russe dans une guerre contre une troisième puissance, sauf si l’Allemagne attaquait la France ou si la Russie attaquait l’Autriche. En théorie, les deux puissances étaient protégées contre une guerre sur deux fronts si elles restaient sur la défensive. En pratique, la valeur du traité dépendait de la définition de l’agression. Cette question devint plus dangereuse à mesure que la mobilisation elle-même ressemblait à une déclaration de guerre. Son secret révélait le conflit entre l’ancienne diplomatie de cabinet et l’âge émergent de la politique étrangère publique. Un codicille confidentiel rendait le problème plus aigu en suggérant que l’Allemagne ne s’opposerait pas aux ambitions russes vers Constantinople et soutiendrait une influence russe accrue en Bulgarie. Ces assurances auraient alarmé l’Autriche et la Grande-Bretagne si elles avaient été connues.
Malgré ces contradictions, le traité préserva le lien indispensable entre Berlin et Saint-Pétersbourg. Il rassurait la Russie : l’Allemagne défendrait l’existence de l’Autriche mais ne soutiendrait pas l’expansion autrichienne aux dépens de la Russie. Il retarda aussi l’alliance franco-russe que Bismarck redoutait. Kissinger souligne que le but de Bismarck restait la retenue. Lorsque des chefs militaires allemands suggérèrent une guerre préventive contre la Russie après l’effondrement de la Ligue des trois empereurs, Bismarck rejeta l’idée et insista publiquement sur le désir allemand de paix avec la Russie.
Le système approchait néanmoins de sa limite. Les alliances de Bismarck visaient à retenir toutes les parties, mais leur secret et leur complexité encourageaient la suspicion. Les autres gouvernements ne pouvaient pas comprendre pleinement les engagements de l’Allemagne et se couvraient donc contre le risque d’être manœuvrés. L’opinion publique réduisait la flexibilité dont dépendait la Realpolitik. Plus le système de Bismarck devenait élaboré, plus il démontrait la tension créée par la position de l’Allemagne unifiée au centre de l’Europe.
Le jugement final de Kissinger est équilibré. Le style diplomatique de Bismarck était probablement condamné parce qu’il exigeait un degré extraordinaire de manipulation, de secret, de modération et d’autorité personnelle. Le glissement ultérieur vers des alliances rigides, des courses aux armements et la guerre n’était pourtant pas inévitable. Pendant près de vingt ans, Bismarck utilisa la politique de puissance pour préserver la paix et réduire les tensions. Ses successeurs héritèrent des formes de son système sans sa retenue, et ils transformèrent sa flexibilité complexe en quelque chose de plus proche d’une confrontation mécanique. En 1890, l’ancien équilibre des puissances avait atteint la fin de son utilité : il avait préservé la liberté des États, mais il n’avait pas créé de paix stable une fois que la puissance, le nationalisme et l’opinion publique avaient échappé au contrôle des hommes d’État qui avaient tenté de les gérer.
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