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Résumé : Diplomatie par Kissinger — Chapitre 7 — Une machine de destruction politique

Détail de la couverture du livre Diplomacy, d’Henry Kissinger. L’image montre de grandes lettres à empattements brunes formant Henry Kissinger dans la moitié supérieure, une ligne horizontale noire au centre et le titre Diplomacy en lettres rouges à empattements en dessous, sur un fond blanc simple, sans personnes, pièce, paysage ni scène historique.

L’image de couverture inscrit ce résumé de chapitre dans l’étude plus large de Kissinger sur la diplomatie et l’ordre international.

En 1994, Henry Kissinger a publié le livre Diplomatie. Il était un diplomate érudit et renommé qui a servi en tant que Conseiller à la Sécurité Nationale des États-Unis et Secrétaire d’État. Son livre offre un vaste panorama de l’histoire des affaires étrangères et de l’art de la diplomatie, avec un accent particulier sur le XXe siècle et le monde occidental. Kissinger, connu pour son alignement avec l’école réaliste des relations internationales, explore les concepts de l’équilibre des pouvoirs, de la raison d’État, et de la Realpolitik à travers différentes époques.

Son travail a été largement salué pour son envergure et sa complexité. Cependant, il a également été critiqué pour son accent sur les individus plutôt que sur les forces structurelles, et pour présenter une vision réductrice de l’histoire. De plus, les critiques ont également souligné que le livre se concentre excessivement sur le rôle individuel de Kissinger dans les événements, en exagérant potentiellement son impact. Quoi qu’il en soit, ses idées méritent d’être considérées.

Cet article présente un résumé des idées de Kissinger dans le septième chapitre de son livre, intitulé "Une machine de destruction politique : la diplomatie européenne avant la Première Guerre mondiale".

Vous pouvez trouver tous les résumés disponibles de ce livre, ou vous pouvez lire le résumé du chapitre précédent du livre, en cliquant sur ces liens.


L’effondrement de la retenue dans l’équilibre des puissances

À la fin de la première décennie du XXe siècle, le Concert européen avait pratiquement cessé de fonctionner. Pendant près d’un siècle après les guerres napoléoniennes, le Concert avait aidé les grandes puissances à contenir les crises par la consultation, la flexibilité et un intérêt commun pour l’évitement d’une guerre continentale. Ce système permettait la rivalité, la coercition et les conflits limités tout en préservant des procédures et des habitudes de retenue. Dans l’interprétation de Kissinger, l’ordre d’avant 1914 conserva le langage de l’équilibre tout en remplaçant la logique de l’équilibre par une course aux armements et une division en deux blocs de plus en plus rigides.

Le résultat ressemblait à la guerre froide par sa structure bipolaire, mais il en différait sur un point décisif. À l’âge nucléaire, éviter une guerre générale devint un objectif central de la politique parce que les coûts étaient manifestement catastrophiques. Avant 1914, les dirigeants européens supposaient encore que la guerre pouvait être limitée et politiquement utilisable. Certains penseurs la traitaient même comme une force périodique de purification. La Première Guerre mondiale détruisit cette illusion seulement après que les dirigeants européens eurent intégré les systèmes modernes de mobilisation à des habitudes diplomatiques plus anciennes sans saisir la nouvelle échelle du risque.

Kissinger rejette l’idée selon laquelle la responsabilité de la catastrophe peut être assignée à un seul pays. Chaque grande puissance apporta sa part de myopie, d’irresponsabilité ou de complaisance. Il donne néanmoins un poids particulier à l’Allemagne et à la Russie. Leurs natures politiques sapèrent la retenue au centre du système européen. Récemment unifiée, l’Allemagne était militairement redoutable et chercha la sécurité de manières qui effrayaient tous ses voisins. La Russie, vaste et persistante, poursuivait son expansion dans des zones que le Concert traitait comme des questions européennes : les Balkans, l’Empire ottoman et les Détroits. Une fois ces deux puissances face à face, la paix de l’Europe dépendit fortement de la capacité britannique à rester un balancier indépendant. La conduite allemande rendit peu à peu cette position impossible.

L’insécurité allemande après l’unification

Kissinger commence son analyse de l’Allemagne par le paradoxe d’un État fort qui agissait comme s’il était menacé en permanence. L’insécurité allemande avait des racines historiques. Pendant deux siècles, les terres allemandes avaient été le champ de bataille des guerres européennes plutôt que leur principal instigateur. La guerre de Trente Ans dévasta la population allemande, et beaucoup de grandes campagnes du XVIIIe siècle et de l’époque napoléonienne furent menées sur le sol allemand. Une Allemagne unifiée avait donc un intérêt compréhensible à empêcher le retour de cette vulnérabilité.

Pourtant, Kissinger soutient que le nouvel Empire allemand aborda ce problème de manière trop étroite, comme une question militaire. Après l’unification, l’Allemagne n’était plus la Prusse vulnérable de Frédéric le Grand. Elle était la plus forte puissance continentale et, pour cette raison, elle avait besoin d’une modération diplomatique exceptionnelle. Au contraire, après la chute de Bismarck, les dirigeants allemands agirent souvent comme si la puissance pouvait imposer la confiance. Leur quête de sécurité absolue produisit de l’insécurité chez les autres, et leurs voisins réagirent en se rapprochant.

Kissinger attribue une partie du problème allemand au caractère artificiel du Reich de Bismarck. La Grande-Bretagne, la France et même l’Autriche reposaient sur des idées intégratrices plus larges que la nouvelle Allemagne. Elle n’était ni un État libéral enraciné dans des libertés traditionnelles, ni un État révolutionnaire porteur d’une doctrine universelle, ni un empire multinational doté d’une ancienne mission impériale. Elle était, selon la formule de Kissinger, essentiellement une Prusse agrandie, créée pour accroître sa propre puissance et excluant délibérément les Allemands d’Autriche. Cette absence de finalité philosophique contribua à rendre la politique étrangère allemande agitée et sans direction.

La planification militaire allemande approfondit le danger. Parce que l’Allemagne imaginait devoir un jour combattre tous ses voisins à la fois, elle se prépara au pire scénario. Ces préparatifs confirmèrent à leur tour les craintes des États environnants. Une Allemagne assez forte pour vaincre tous ses voisins réunis était évidemment assez forte pour vaincre chacun d’eux séparément. Ainsi, la recherche allemande de sécurité créa la psychologie de coalition qu’elle redoutait le plus.

Bismarck avait compris ce danger et avait utilisé un système complexe d’alliances pour contenir les partenaires de l’Allemagne autant que pour protéger l’Allemagne elle-même. Sa diplomatie atténuait la puissance allemande, préservait plusieurs canaux et empêchait des intérêts incompatibles de se durcir en camps hostiles. Ses successeurs manquèrent de sa patience et de sa subtilité. Ils préférèrent les formules simples, l’affirmation publique et la force militaire. Le résultat fut une politique étrangère mêlant brutalité verbale et indécision : l’Allemagne menaçait souvent, définissait mal ses objectifs et reculait lorsque les crises devenaient dangereuses.

Le Kaiser, la Weltpolitik et la politique de la posture

L’avènement de Guillaume II donna à ce schéma diplomatique un style personnel. Après la mort de l’empereur Guillaume Ier en 1888 et le bref règne de Frédéric III, mort d’un cancer, Guillaume II hérita du trône. En 1890, il renvoya Bismarck, refusant de gouverner dans l’ombre du fondateur de l’empire. Kissinger traite cette décision comme un tournant parce qu’elle écarta le seul homme d’État capable de rendre la force de l’Allemagne compatible avec l’équilibre européen.

Guillaume II voulait la reconnaissance internationale de l’importance allemande, mais il n’avait aucune conception cohérente de l’usage de la puissance allemande. Lui et son entourage parlaient de Weltpolitik, ou politique mondiale, sans définir son rapport à l’intérêt national. Les slogans étaient vastes, le ton agressif et la substance mince. Kissinger souligne cet écart entre rhétorique et objectif : les dirigeants allemands faisaient des gestes spectaculaires sans savoir quel règlement ils voulaient, et leur vantardise cachait souvent une timidité lorsque la confrontation exigeait de la persévérance.

Ce schéma contribua au renversement remarquable des alliances après le renvoi de Bismarck. À la fin du XIXe siècle, la Grande-Bretagne et la France étaient rivales coloniales, la Grande-Bretagne et la Russie s’opposaient depuis longtemps en Asie centrale et au Proche-Orient, et la Grande-Bretagne avait souvent cherché des partenaires contre la Russie. En 1898, la Grande-Bretagne et la France faillirent entrer en guerre au sujet de l’Égypte. Pourtant, en moins d’une décennie, la Grande-Bretagne, la France et la Russie se rapprochaient du même côté. Kissinger voit ce renversement comme le produit de la pression allemande, des erreurs de calcul et de l’incapacité à comprendre le fonctionnement de la politique d’équilibre.

Les dirigeants allemands supportaient mal la réticence des autres États à s’allier avec la plus forte puissance continentale d’Europe. Leur réponse fut d’intimider ces États pour leur faire reconnaître la valeur de l’amitié allemande. Cette méthode eut l’effet inverse. En menaçant les autres d’insécurité absolue, l’Allemagne déclencha des contre-coalitions. Le point central de Kissinger est que la domination n’a pas de raccourci diplomatique. Si un État cherche l’hégémonie, intentionnellement ou par l’accumulation de capacités que les autres ne peuvent tolérer, il finit par devoir choisir entre retenue et guerre.

L’expansion russe et la faiblesse de la politique autocratique

Pendant une grande partie de l’existence de l’Allemagne impériale, la Russie, et non l’Allemagne, avait été considérée comme la principale menace pour la paix. Des dirigeants britanniques tels que Palmerston et Disraeli craignaient les avancées russes vers l’Égypte, l’Inde et les Détroits. En 1913, les dirigeants allemands avaient développé une crainte correspondante d’être submergés par la puissance russe. Kissinger reconnaît que les préparatifs militaires russes étaient réels, mais il soutient que les préparatifs de toutes les puissances s’étaient détachés d’objectifs politiques définissables. Chemins de fer, calendriers de mobilisation et états-majors produisaient partout des signes de préparation militaire. Comme ces préparatifs n’étaient pas reliés à des objectifs limités, ils furent interprétés comme la preuve de vastes ambitions hostiles.

La Russie semblait particulièrement inquiétante par sa taille, sa persistance et son rapport ambigu à l’Europe. À l’Ouest, elle participait au Concert européen et écoutait les arguments sur l’équilibre. Pourtant, elle tenta à plusieurs reprises de régler le sort de la Turquie, des Balkans et des Détroits de manière unilatérale ou par la force. Kissinger relie ce schéma aux crises allant du traité d’Andrinople et d’Unkiar Skelessi à la guerre de Crimée et aux conflits balkaniques du XIXe siècle. La Russie attendait de l’Europe qu’elle accepte ses prétentions spéciales et se sentait lésée lorsque d’autres puissances traitaient ces questions comme des affaires du Concert.

En Asie, l’expansion russe était encore moins contenue par les habitudes diplomatiques européennes. Elle avança à travers la Sibérie et l’Extrême-Orient, négocia des traités inégaux avec la Chine et en vint à imaginer que de vastes parties de l’Asie pouvaient naturellement tomber sous influence russe. Serge Witte pouvait dire à Nicolas II que la frontière et la position de la Russie faisaient de l’absorption d’une grande partie de l’Empire chinois une simple question de temps. De telles affirmations reflétaient une tendance russe plus large à identifier la grandeur à l’accumulation territoriale, même lorsque de nouveaux territoires affaiblissaient l’État au lieu de le renforcer.

La structure de décision russe amplifiait cette tendance. Le ministère des Affaires étrangères, souvent composé de fonctionnaires tournés vers l’Europe, n’était qu’une partie du système. Le département asiatique traitait l’Empire ottoman, les Balkans et l’Extrême-Orient, c’est-à-dire les zones mêmes où la Russie avançait. Ce département fonctionnait en dehors des principales habitudes de la diplomatie du Concert européen. Pendant ce temps, le tsar demeurait la seule autorité décisive. Les ministres des Affaires étrangères n’avaient pas le pouvoir exécutif de figures comme Bismarck, Salisbury ou Roosevelt. La politique était donc vulnérable aux intrigues de cour, aux aventures militaires, à l’agitation nationaliste et aux humeurs ou absences de l’autocrate.

Sous le règne de Nicolas II, selon Kissinger, la Russie payait le prix de cette structure arbitraire. La défaite contre le Japon en 1905 aurait dû encourager une consolidation intérieure, surtout dans les lignes associées à Piotr Stolypine. Au lieu de cela, la Russie revint vers le panslavisme et le rêve d’influence à Constantinople. Kissinger juge cela tragique parce que le vrai besoin de la Russie était le développement intérieur. L’expansion, au-delà d’un certain point, n’accroissait pas la puissance russe ; elle l’épuisait. Le pays mena trop de guerres, absorba des coûts supérieurs à la valeur de ses gains et continua de désirer des territoires dont il n’avait pas besoin et qu’il ne pouvait digérer.

Le rôle britannique de balancier et la fin de la splendide isolation

La collision entre une Allemagne impétueuse et une Russie persistante rendit la position britannique décisive. En 1890, la « splendide isolation » décrivait encore la politique britannique. La Grande-Bretagne se flattait d’agir comme la roue d’équilibre de l’Europe, de rester hors des alliances continentales permanentes et d’intervenir seulement lorsqu’il fallait empêcher une puissance de dominer le continent. En vingt-cinq ans, des soldats britanniques mouraient en Flandre aux côtés de la France contre l’Allemagne. Kissinger présente cette transformation comme l’un des développements cruciaux du chapitre.

L’homme d’État qui présida au début de cette transition fut Lord Salisbury, figure profondément enracinée dans les présupposés britanniques traditionnels. Salisbury pensait que la Grande-Bretagne devait rester active sur mer, défendre ses intérêts impériaux et éviter l’enchevêtrement dans des systèmes d’alliances continentales. Pourtant, il devait aussi s’adapter à une distribution changeante de la puissance. L’économie allemande montait. La France et la Russie pressaient la Grande-Bretagne dans les régions coloniales, tandis que les prétentions informelles de l’empire s’étendaient sur un large arc allant du golfe Persique à la Chine et à l’Afrique du Nord. La Grande-Bretagne restait prééminente, mais elle n’était plus sans rival.

Les Accords méditerranéens de 1887 associèrent indirectement la Grande-Bretagne à la Triple Alliance de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie et de l’Italie, principalement pour renforcer sa position contre la France en Afrique du Nord et contre la Russie dans les Balkans. Ces accords étaient des expédients temporaires. La pression géopolitique tirait peu à peu la Grande-Bretagne hors de l’isolement, et l’Allemagne avait une véritable occasion de façonner la transition. Au lieu de cela, l’Allemagne comprit mal à la fois la politique britannique et ses propres besoins.

L’erreur allemande la plus lourde de conséquences survint en 1890, lorsque Guillaume II et ses conseillers refusèrent de renouveler le traité de réassurance avec la Russie. Ils voulaient simplifier la politique, rassurer l’Autriche et ouvrir la voie à une alliance avec la Grande-Bretagne. Kissinger juge ces trois motifs comme des preuves d’immaturité géopolitique. La position allemande exigeait la complexité. L’alliance simultanée de Bismarck avec l’Autriche et son traité avec la Russie avaient permis à l’Allemagne de contenir à la fois les craintes autrichiennes et les ambitions russes. Mettre fin au traité de réassurance réduisit l’influence allemande sur l’Autriche et convainquit la Russie que l’Allemagne avait choisi l’Autriche dans les Balkans.

La Russie commença donc à regarder vers la France. L’Allemagne comptait sur le fait que l’attention française à l’Alsace-Lorraine et l’attention russe aux Balkans les garderaient séparées. Or, précisément parce que l’Allemagne s’était attachée à l’Autriche, la France et la Russie eurent désormais besoin l’une de l’autre. La France ne pouvait espérer récupérer l’Alsace-Lorraine sans affaiblir l’Allemagne. La Russie ne pouvait pas non plus exercer une influence sur les territoires slaves de l’Empire des Habsbourg si l’Allemagne se tenait fermement derrière l’Autriche. L’accord diplomatique franco-russe de 1891 et la convention militaire de 1894 marquèrent donc un tournant. Ce qui avait commencé comme un soutien diplomatique devint une alliance militaire dirigée en pratique contre l’Allemagne.

Pour Kissinger, ce développement affaiblit l’équilibre des puissances parce que la flexibilité disparaissait. Un équilibre fonctionnel exige des alignements changeants et un balancier capable d’empêcher l’une ou l’autre coalition de devenir dominante, ou des alliances assez lâches pour transiger et se réarranger selon les dossiers. Après l’alliance franco-russe, la Grande-Bretagne avait encore une chance de rester balancier. Une fois qu’elle se rapprocha de la France et de la Russie, l’équilibre des puissances se durcit en système à somme nulle.

La recherche manquée d’une entente anglo-allemande

L’Allemagne espérait encore compenser l’alignement franco-russe par la Grande-Bretagne, mais ses méthodes contredisaient sans cesse son objectif. La Grande-Bretagne acceptait traditionnellement des arrangements militaires limités contre des dangers précis ou des ententes informelles fondées sur des intérêts parallèles. Elle ne voulait pas d’une alliance continentale ouverte. L’Allemagne, au contraire, exigeait une garantie formelle de « type continental ». C’était plus que la Grande-Bretagne n’était prête à donner et plus que l’Allemagne n’avait besoin. Kissinger souligne que l’Allemagne n’avait pas besoin que la Grande-Bretagne combatte à ses côtés ; elle avait seulement besoin d’une neutralité bienveillante britannique dans une guerre continentale. Une entente informelle aurait pu servir cet objectif.

Les dirigeants allemands proposèrent plutôt de défendre l’Empire britannique en échange de vastes engagements de la Grande-Bretagne. Cette offre accrut la suspicion britannique parce qu’elle suggérait que l’Allemagne voulait un alignement mondial qui amplifierait sa puissance. L’impatience allemande aggrava le problème. Salisbury remarqua qu’après le départ de Bismarck, la diplomatie allemande était devenue plus facile à traiter dans les manières, mais plus pauvre dans la pénétration.

La politique intérieure allemande rendait la retenue plus difficile. Des groupes de pression nationalistes, soutenus par des éléments des classes industrielles et professionnelles, traitaient la diplomatie comme un concours d’orgueil. Ils réclamaient des colonies, l’expansion navale, des gains territoriaux et une ligne plus dure dans chaque dispute. En Grande-Bretagne et en France, le nationalisme était canalisé par les institutions parlementaires. En Allemagne, l’agitation nationaliste s’exerçait par une pression extra-parlementaire sur un gouvernement faible. Même un système autocratique pouvait être très sensible à l’opinion publique lorsque les dirigeants craignaient d’être accusés d’humiliation.

Le télégramme Krüger de 1896 montra la force destructrice de ce climat. Après l’échec du raid Jameson contre le Transvaal boer, l’opinion allemande exigea que la Grande-Bretagne soit humiliée. Guillaume II félicita le président Paul Krüger d’avoir repoussé une attaque extérieure, geste qui semblait défier la Grande-Bretagne dans une région qu’elle considérait comme relevant de sa propre sphère. Kissinger traite le télégramme moins comme une politique coloniale cohérente que comme un coup de communication. Il satisfit le sentiment nationaliste allemand, mais compromit pendant des années la perspective d’une alliance anglo-allemande.

La question navale transforma l’irritation en conflit stratégique. L’Allemagne commença à construire une grande flotte sous la pression de groupes « navalistes » composés d’intérêts industriels et navals. Rien n’était plus susceptible de dresser la Grande-Bretagne contre l’Allemagne qu’un défi à la maîtrise des mers. L’Allemagne possédait déjà l’armée la plus puissante d’Europe ; si elle cherchait aussi la parité navale avec la Grande-Bretagne, les dirigeants britanniques se demanderaient inévitablement si l’Allemagne visait une position qu’aucun autre État ne pouvait tolérer en sécurité. Le programme naval donna à la Grande-Bretagne une raison directe de reconsidérer ses priorités historiques.

Il y eut encore des tentatives de coopération. Joseph Chamberlain favorisait une alliance « teutonique » entre la Grande-Bretagne, l’Allemagne et les États-Unis. Lord Lansdowne, qui succéda à Salisbury au Foreign Office, pensait lui aussi que la Grande-Bretagne ne pouvait plus compter sur la splendide isolation. Pourtant, le cabinet britannique n’irait pas au-delà d’un arrangement de type entente, et l’Allemagne rejeta encore l’atteignable pour l’inatteignable. Le chancelier Bülow voulait l’adhésion britannique à la Triple Alliance et utilisait le programme naval comme levier. Salisbury rejeta cette demande. Kissinger souligne l’ironie : l’arrangement que la Grande-Bretagne offrait à l’Allemagne ressemblait à celui que la France accepta plus tard, et cette formule informelle suffit à créer des liens moraux et militaires qui comptèrent en 1914.

La Grande-Bretagne trouva alors un autre partenaire au Japon. L’alliance anglo-japonaise de 1902 lui permit de contenir la Russie en Extrême-Orient sans s’enchevêtrer sur la frontière russo-allemande. C’était une rupture majeure avec l’ancien Concert, car la Grande-Bretagne cherchait de l’aide hors d’Europe. Cela réduisit aussi son besoin de l’Allemagne. Avec le temps, l’Allemagne passa aux yeux des Britanniques de partenaire possible à menace stratégique.

Même en 1912, la mission Haldane montra qu’un règlement anglo-allemand restait concevable. La Grande-Bretagne offrit une neutralité bienveillante si l’un ou l’autre camp se trouvait engagé dans une guerre où il ne pourrait être qualifié d’agresseur. Le Kaiser exigea une neutralité dans des termes que Londres craignait de voir couvrir une guerre préventive allemande contre la France ou la Russie. L’Allemagne rejeta la formule britannique, le projet naval avança, et une autre chance échoua.

Les ententes et les épreuves de force allemandes

La conduite allemande poussa la Grande-Bretagne vers la France. En 1903, la Grande-Bretagne commença à régler ses différends coloniaux avec la France, et en 1904 l’Entente cordiale fut conclue. Formellement, c’était un règlement colonial. En pratique, elle associait la Grande-Bretagne à l’un des côtés de la division européenne et affaiblissait son rôle de balancier détaché. La diplomatie française réussit en partie parce qu’elle acceptait l’ambiguïté. La France comprit que la consultation, l’habitude et l’obligation morale pouvaient compter dans une crise même sans engagement militaire légal britannique.

L’Allemagne tenta de briser l’Entente en la testant au Maroc. En 1905, Guillaume II débarqua à Tanger et déclara son soutien à l’indépendance marocaine, alors que les ambitions françaises violaient des accords antérieurs et que des intérêts commerciaux allemands existaient. Les dirigeants allemands attendaient un soutien diplomatique des États-Unis et de leurs partenaires européens. Ils supposaient que la Russie était affaiblie par la guerre contre le Japon et espéraient que la Grande-Bretagne reculerait devant le soutien à la France. Chacune de ces hypothèses se révéla fausse parce que la crainte de l’Allemagne l’emportait sur d’autres intérêts.

La première crise marocaine devint une défaite diplomatique allemande. La Grande-Bretagne soutint la France, l’Autriche et l’Italie évitèrent le bord du gouffre, et l’Allemagne se contenta d’une conférence à Algésiras en 1906 après avoir menacé davantage qu’elle n’était prête à agir. Kissinger note qu’un État diminue la crédibilité de ses menaces lorsqu’il menace de guerre puis accepte une conférence quelques mois plus tard. À Algésiras, les États-Unis, l’Italie, la Russie et la Grande-Bretagne refusèrent de soutenir l’Allemagne. Au lieu d’affaiblir l’Entente, l’Allemagne la renforça. Après la crise, la Grande-Bretagne et la France commencèrent des consultations militaires et navales, la Grande-Bretagne conservant ses réserves juridiques tandis que la France acceptait la valeur pratique des discussions d’état-major.

L’étape suivante fut l’Entente anglo-russe de 1907. Comme l’accord anglo-français, elle commença comme un règlement colonial. La défaite de la Russie face au Japon réduisit ses ambitions en Extrême-Orient, rendant le compromis avec la Grande-Bretagne plus facile. La Grande-Bretagne offrit des conditions généreuses en Perse et en Afghanistan : la Perse fut divisée entre une zone russe au nord, une zone centrale neutre et une zone britannique au sud, tandis que l’Afghanistan entrait dans la sphère britannique. La signification dépassait les détails coloniaux. Pour obtenir la coopération russe, la Grande-Bretagne était prête à relâcher son ancienne détermination à tenir la Russie hors des Détroits. La pression allemande avait amené la Grande-Bretagne à traiter l’Allemagne, plutôt que la Russie, comme le danger principal.

Kissinger accorde une importance particulière au mémorandum Crowe de 1907 parce qu’il exposa le dossier stratégique britannique contre l’Allemagne avec une clarté inhabituelle. Sir Eyre Crowe soutenait que les intentions de l’Allemagne comptaient moins que ses capacités et sa conduite. L’Allemagne pouvait chercher consciemment l’hégémonie ou poursuivre seulement le commerce, la culture et l’influence dans le monde. Dans les deux cas, le résultat pouvait rester intolérable si le même État combinait la plus grande armée d’Europe avec une marine capable de menacer la Grande-Bretagne. Les défis mondiaux indéfinis de l’Allemagne en Afrique du Sud, au Maroc et au Proche-Orient rendaient sa politique illimitée en apparence, tandis que les différends français et russes avec la Grande-Bretagne étaient au moins définissables et donc négociables.

En 1909, le ministre des Affaires étrangères Edward Grey rejeta une proposition allemande selon laquelle la Grande-Bretagne resterait neutre dans une guerre allemande contre la France et la Russie en échange d’un ralentissement de la construction navale. Grey soutint qu’une telle neutralité aiderait l’Allemagne à établir son hégémonie en Europe et finirait par retourner le continent contre la Grande-Bretagne. Après la formation de la Triple Entente, l’ancien jeu diplomatique anglo-allemand devint une lutte entre une puissance du statu quo et une puissance réclamant une modification de l’équilibre. La flexibilité disparue, les changements dans l’équilibre ne pouvaient venir que par davantage d’armements ou par la guerre.

La Bosnie, Agadir et le resserrement des blocs

Même après la formation de la Triple Entente, Kissinger insiste sur le fait que la guerre n’était pas inévitable dans un sens simplement mécanique. Peu de questions justifiaient vraiment une guerre générale. La Grande-Bretagne et la Russie ne se battraient pas seulement pour rendre l’Alsace-Lorraine à la France, et l’Allemagne n’aurait guère soutenu, dans des circonstances calmes, une guerre d’agression autrichienne dans les Balkans. Une politique de retenue aurait pu laisser la coalition contre nature de la Grande-Bretagne, de la France et de la Russie se relâcher avec le temps. Au lieu de cela, chaque crise devint un test de cohésion alliée, et chaque défi allemand resserra l’Entente.

La crise bosniaque de 1908 montra comment une question balkanique locale pouvait humilier une grande puissance et empoisonner le système. La Bosnie-Herzégovine avait été placée sous administration autrichienne tout en restant sous suzeraineté ottomane après le Congrès de Berlin. Sa population mêlée sur les plans religieux et national rendait la souveraineté explosive. L’Autriche avait longtemps évité l’annexion pure et simple parce qu’elle ne voulait pas davantage de sujets slaves et parce que l’arrangement, bien qu’ambigu, avait fonctionné. En 1908, craignant l’agitation serbe et cherchant une démonstration de force, l’Autriche annexa la Bosnie-Herzégovine.

La Russie fut indignée, surtout parce que ce territoire était lié aux résultats d’une guerre russe contre l’Empire ottoman. La Russie était encore affaiblie après sa défaite face au Japon, et la Grande-Bretagne comme la France restaient peu disposées à se battre pour une question balkanique. L’Allemagne soutint fermement l’Autriche et exigea la reconnaissance russe et serbe de l’annexion. La Russie dut céder. Kissinger souligne qu’humilier une grande puissance sans l’affaiblir est dangereux. L’Allemagne crut avoir appris à la Russie le prix de l’opposition à une Autriche soutenue par Berlin. La Russie apprit plutôt qu’elle devait éviter d’être de nouveau prise au dépourvu.

La crise plaça l’Allemagne directement sur la route de la Russie dans une zone où elle n’avait aucun intérêt vital et où Bismarck avait autrefois modéré l’Autriche. Elle répéta aussi une erreur historique : la Russie n’avait jamais pardonné l’attitude hostile de l’Autriche après la guerre de Crimée, et désormais l’Allemagne se joignait à l’Autriche pour imposer une autre humiliation. Kissinger décrit la diplomatie suivante comme un jeu de la poule mouillée, avec des États fonçant à plusieurs reprises vers la confrontation et prenant chaque évitement précédent comme preuve que le jeu était sûr. Le danger était qu’un seul refus de s’écarter devienne catastrophique.

L’Allemagne défia ensuite la France dans la seconde crise marocaine de 1911. Lorsque des troupes françaises entrèrent à Fès pendant des troubles, l’Allemagne envoya la canonnière Panther à Agadir. L’opinion nationaliste allemande célébra cette action décisive et pressa le gouvernement de risquer la guerre si nécessaire. Pourtant, une fois encore, les objectifs allemands étaient confus. Berlin voulait intimider la France et restait incapable de décider s’il cherchait un port marocain, une partie de la côte atlantique, une compensation coloniale ailleurs ou seulement du prestige.

La Grande-Bretagne soutint la France plus fermement qu’en 1906. David Lloyd George, connu pour ses instincts pacifiques et son soutien à de meilleures relations avec l’Allemagne, avertit publiquement qu’une paix achetée au prix de l’humiliation nationale serait intolérable. L’Autriche elle-même refusa de miser sa survie sur une aventure nord-africaine. L’Allemagne recula et accepta un vaste territoire en Afrique centrale, pauvre sur le plan stratégique. Les critiques allemands se plaignirent que l’empire avait risqué la guerre mondiale pour une compensation médiocre en Afrique centrale. Kissinger soutient que le vrai problème était plus profond : l’Allemagne menaçait sans cesse de guerre sans définir un objectif politique digne du risque.

Après Agadir, la coopération militaire anglo-française devint plus concrète. En 1912, les trois puissances de l’Entente commencèrent des discussions d’état-major, formellement entourées de réserves britanniques. La même année, le traité naval anglo-français déplaça la flotte française vers la Méditerranée tandis que la Grande-Bretagne assumait la responsabilité de défendre la côte atlantique française. En 1914, cet arrangement serait cité comme raison morale de l’entrée britannique en guerre, parce que la France avait laissé sa côte de la Manche exposée en confiance dans la protection britannique.

Constantinople et l’aliénation finale de la Russie

En 1913, l’Allemagne aliéna encore la Russie par un autre geste mal jugé, cette fois lié à l’Empire ottoman. L’Allemagne accepta de réorganiser l’armée turque et d’envoyer un général allemand commander à Constantinople. Guillaume II rendit le geste plus provocateur en parlant comme si des drapeaux allemands pouvaient bientôt flotter sur le Bosphore. Pour la Russie, peu d’actions pouvaient être plus alarmantes. Les Détroits étaient centraux pour la vie économique et stratégique du sud de la Russie, et la Russie avait accepté à contrecœur leur contrôle par un État ottoman faible. Elle n’accepterait pas la domination des Dardanelles par une autre grande puissance.

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Sazonov, dit au tsar que livrer les Détroits à un État puissant subordonnerait le développement économique du sud de la Russie à cet État. Nicolas II avertit que, si l’Allemagne tentait d’acquérir une position lui permettant de fermer la Russie dans la mer Noire, la Russie résisterait même au risque de la guerre. L’Allemagne trouva finalement une issue sauvant les apparences en retirant le commandant du contrôle direct par une promotion, mais le dommage politique demeura. La Russie conclut que le soutien allemand à l’Autriche en Bosnie n’avait pas été une exception. Le Kaiser déclara lui-même en février 1914 que les relations russo-prussiennes étaient mortes et que les deux pays étaient devenus ennemis. Six mois plus tard, la guerre commença.

Le dernier danger résidait aussi dans la manière dont les alliances changeaient les incitations de chaque membre. Le système d’avant-guerre était plus volatil que la guerre froide parce que n’importe quel membre de l’une ou l’autre coalition pouvait déclencher une crise et contraindre ses partenaires à le soutenir. À l’âge nucléaire, seuls les États-Unis et l’Union soviétique possédaient les moyens de lancer une catastrophe générale, et aucun ne pouvait déléguer un tel pouvoir en sécurité à des alliés. Avant 1914, des partenaires plus petits ou plus faibles pouvaient entraîner des alliés plus forts vers la confrontation.

Pendant un temps, les alliances continuèrent de retenir leurs membres. La France freina la Russie dans les différends balkaniques, l’Allemagne avertit l’Autriche que son soutien avait des limites, et la Grande-Bretagne fit pression sur la Russie et la Serbie pendant les conflits balkaniques. À la Conférence de Londres de 1913, la Grande-Bretagne aida à bloquer l’annexion de l’Albanie par la Serbie, que l’Autriche n’aurait pas tolérée. Pourtant, cette conférence fut le dernier acte efficace de gestion de crise avant la guerre. La Serbie reprochait à la Russie un soutien insuffisant, la Russie reprochait à la Grande-Bretagne son impartialité et à la France sa prudence, l’Autriche reprochait à l’Allemagne un appui insuffisant, et les grands alliés craignaient tous de perdre des partenaires s’ils paraissaient peu fiables lors de la crise suivante.

Après cela, le maintien des alliances devint une fin en soi. L’Allemagne accepta le risque d’une guerre mondiale pour préserver la confiance de l’Autriche sur des questions sud-slaves où elle avait peu d’intérêt national direct. La Russie risqua un affrontement avec l’Allemagne pour prouver sa loyauté envers la Serbie. La France, sous Raymond Poincaré, signala que si la Russie entrait en guerre dans les Balkans, la France suivrait parce que l’Allemagne se tenait derrière l’Autriche. Les responsables britanniques craignaient qu’une ambiguïté excessive ne pousse la Russie vers l’Allemagne. En 1913, le Kaiser promit son soutien à l’Autriche dans la crise suivante, et en juillet 1914 le chancelier allemand expliqua que pousser l’Autriche en avant ou la retenir comportaient tous deux des dangers, parce qu’un soutien trop faible pouvait faire perdre à l’Allemagne son dernier allié.

Le jugement final de Kissinger est que les dirigeants européens échouèrent à aligner les moyens et les fins. Ils possédaient des armes modernes, des armées de masse, des systèmes de mobilisation et des coalitions imbriquées tout en attendant encore une guerre courte et décisive. Ils ne comprirent pas que des alliances sans objectifs politiques rationnels pouvaient détruire la civilisation qu’elles étaient censées protéger. Le Concert européen avait dépendu de la modération, de la flexibilité et de la capacité à séparer les différends locaux de la guerre générale. En 1914, chaque alliance avait trop de prestige engagé pour laisser cette diplomatie fonctionner. La machine de destruction avait été construite par une longue suite de peurs mal lues, d’ambitions indéfinies, de postures publiques et d’engagements pris pour préserver des alliances qui avaient cessé de servir un but politique rationnel.


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