
« La Prise de Pampelune », une peinture de Horace Vernet dépeignant un épisode de l’intervention française contre le Trienio Liberal. Image du domaine public.
Le XIXe siècle en Europe fut une époque de transformation significative, marquée par une série de révolutions qui ont remodelé le paysage politique et social du continent. Bien que la Révolution Française et l’ Ère Napoléonienne aient été finalement vaincues, le libéralisme qu’elles prônaient a persisté et représenté un défi formidable à l’ordre autocratique du Concert européen. Après 1815, les monarchies restaurées pouvaient réprimer les gouvernements révolutionnaires. Le souvenir des constitutions, des assemblées représentatives et de la citoyenneté politique survivait encore dans les brochures, les clubs et les cercles militaires.
Dans les années 1820, eut lieu la première vague de mouvements révolutionnaires depuis la défaite de Napoléon en 1815. Selon l’historien James Billington, les mouvements de cette décennie se sont produits dans les périphéries du continent, dans des sociétés traditionnelles qui n’avaient pas encore commencé la Révolution Industrielle. La localisation de ces foyers aide à comprendre le rythme de la crise: la révolte libérale avança d’abord là où la faiblesse impériale, les griefs militaires, la rupture coloniale et les souvenirs des réformes napoléoniennes donnaient aux militants constitutionnels une marge d’action avant que les grandes puissances puissent s’accorder sur une réponse.
Ces révolutions révélèrent aussi une nouvelle manière de faire de la politique. Des officiers et des libéraux civils empruntaient des symboles à la tradition révolutionnaire française, tandis que les réseaux d’exilés et les sociétés secrètes aidaient les idées à franchir les frontières. Ils demandaient généralement des constitutions écrites plutôt qu’une révolution sociale. Leurs ennemis les présentaient donc comme une menace contre la légitimité monarchique, tandis que leurs partisans les décrivaient comme l’accomplissement de promesses déjà annoncées en 1789 et 1812. La décennie mit à l’épreuve le règlement post-napoléonien: les gouvernements tentèrent de mettre la révolution en quarantaine, mais soldats, étudiants, exilés, francs-maçons et journalistes continuèrent à faire circuler des projets constitutionnels.
Voici les principales révolutions de la décennie:
Trienio Liberal en Espagne
Pendant l’Ère Napoléonienne, les troupes françaises avaient envahi l’Espagne et renversé le roi Charles IV et son fils Ferdinand VII lors des abdications de Bayonne, en 1808. Joseph Bonaparte, le frère de Napoléon, fut installé sur le trône espagnol.
Joseph tenta de gouverner le pays avec la Constitution de Bayonne, un document qu’il conçut pour sécuriser son pouvoir tout en concédant ostensiblement au libéralisme politique. Certains Espagnols acceptèrent le nouveau régime, tandis que d’autres se regroupèrent dans des juntes de gouvernement et finirent par se replier à Cadix sous protection britannique. Là, au milieu de la guerre et de la crise impériale, ils proposèrent la Constitution espagnole de 1812. La constitution La Pepa comptait parce qu’elle associait le patriotisme antifrançais aux principes libéraux. Elle défendait la monarchie constitutionnelle, la souveraineté nationale, des Cortes représentatives, l’égalité juridique et les droits individuels. Elle revendiquait aussi une autorité sur les territoires espagnols d’outre-mer, ce qui rendait impossible de séparer la dimension impériale du libéralisme espagnol de sa dimension européenne.
Pourtant, en 1813, Ferdinand VII fut restauré sur le trône espagnol et il instaura un régime absolutiste. Sa décision d’abolir la Constitution de Cadix ne renversa pas seulement un texte juridique; elle visa les réseaux de soldats, de fonctionnaires et de libéraux urbains qui avaient défendu le gouvernement constitutionnel pendant la guerre. La répression poussa beaucoup d’entre eux vers la conspiration, et l’armée devint un cadre particulièrement important parce que les troupes attendant de servir dans les guerres américaines étaient mécontentes, politisées et proches des ports par lesquels l’autorité impériale devait être restaurée.
En 1820, un soulèvement militaire mené par Rafael del Riego força Ferdinand à rétablir la Constitution de Cadix, marquant le début du Trienio Liberal (1820-1823). Les réformateurs rouvrirent le débat public et limitèrent la censure. Ils essayèrent aussi de remodeler le gouvernement municipal, la fiscalité et les biens de l’Église. Le Trienio Liberal montra à la fois la promesse et la fragilité du constitutionnalisme espagnol. Il pouvait mobiliser les villes et les soldats, mais il demeurait vulnérable à l’obstruction royale à la cour, à la résistance dans les campagnes et à l’intervention étrangère. Au Congrès de Vérone de 1822, les puissances européennes approuvèrent une réponse contre le gouvernement révolutionnaire. Les troupes françaises intervinrent alors, réprimèrent le Trienio Liberal et restaurèrent l’autorité incontestée de Ferdinand VII.
Révolution Libérale au Portugal
Pendant l’Ère Napoléonienne, le Portugal fut envahi par les troupes françaises, ce qui amena la famille royale à fuir au Brésil. Les royaux avaient laissé un général britannique, William Beresford, en charge de leurs affaires continentales, et même après la disparition de Napoléon, ils ne voulaient pas retourner en Europe. Ainsi, le Brésil passa d’être une colonie à faire partie du Royaume-Uni de Portugal, du Brésil et des Algarves. Cet arrangement était très bénéfique pour les Brésiliens, qui s’assuraient de conserver un accès libre au commerce international. En même temps, les sujets européens de l’Empire Portugais avaient beaucoup à se plaindre, car ils étaient sans roi et leur domination économique était remise en question par l’ancienne colonie.
En 1817, le maréchal Gomes Freire de Andrade mena une conspiration visant à évincer Lord Beresford et à introduire une constitution dans le pays. Néanmoins, le mouvement fut découvert par le gouvernement et échoua finalement.
En 1820, le mécontentement portugais motiva une autre rébellion — cette fois avec des répercussions bien plus importantes. Inspirés par les Cortes de Cadix et par la Constitution espagnole de 1812 (La Pepa) qu’ils avaient rédigée, les Portugais se révoltèrent en exigeant que le roi Jean VI ratifie une constitution, retourne rapidement en Europe et rétablisse le pacte colonial — coupant le Brésil du commerce étranger. La révolution portugaise fusionna donc deux griefs instables: les libéraux métropolitains voulaient un gouvernement constitutionnel, et beaucoup voulaient aussi restaurer l’autorité commerciale de Lisbonne sur le Brésil. Face à de telles difficultés, le monarque accepta promptement les demandes.
Le retour de Jean VI à Lisbonne ne résolut pas la contradiction impériale. Son fils Pedro resta au Brésil, où les élites locales avaient bénéficié de ports ouverts, d’un statut politique plus élevé et de la présence de la cour. Lorsque les Cortes tentèrent de subordonner à nouveau le Brésil, le conflit passa de la réforme constitutionnelle à la rupture impériale. Le Brésil déclara son indépendance en 1822, et Pedro devint son empereur, laissant au Portugal un mouvement constitutionnel qui avait involontairement accéléré la perte de sa plus grande possession d’outre-mer.
Ce résultat explique pourquoi le cas portugais ne peut pas être traité seulement comme un épisode constitutionnel européen. La même révolution qui tenta de rendre la monarchie responsable tenta aussi d’inverser l’élévation du Brésil pendant la guerre. Cette tension affaiblit la légitimité libérale de part et d’autre de l’Atlantique. Pour les élites brésiliennes, les Cortes ressemblaient moins à un parlement de la liberté qu’à un organe métropolitain cherchant à restaurer la dépendance; l’indépendance devint un moyen de préserver l’autonomie déjà acquise pendant l’exil royal.
Au Portugal même, la lutte exposa aussi combien il était difficile de définir la souveraineté après des années de gouvernement d’urgence. Les libéraux voulaient que le roi accepte des limites, mais ils avaient encore besoin que la monarchie autorise le nouvel ordre. Les absolutistes rejetaient ce compromis et présentaient le constitutionnalisme comme une infection étrangère. Le conflit transforma donc chaque question institutionnelle en test de loyauté: qui commandait l’armée, qui parlait au nom de la nation et si la couronne pouvait être liée par une charte écrite.
Néanmoins, au cours des années suivantes, certaines factions absolutistes réagirent contre la constitution proposée par la Vilafrancada et l’ Abrilada. La politique de cour, la loyauté militaire, la rivalité dynastique et l’Église façonnèrent toutes la lutte autour des limites de la monarchie. La révolution libérale portugaise ne survécut qu’après une longue crise où constitutionnalisme, succession et empire s’entremêlèrent; la victoire de Marie II en 1834 clôtura une phase de ce conflit plutôt qu’elle ne l’effaça. Le Portugal ne retrouva son équilibre politique qu’en 1834, lorsque les absolutistes se rendirent finalement au règne de Marie II sous une constitution autoritaire.
Guerre d’Indépendance Grecque
Depuis le XVe siècle, il y avait une prise de conscience nationale croissante parmi les Grecs vivant sous l’Empire Ottoman. Cela fut encouragé par les idéaux des Lumières et par un renouveau romantique de la culture classique, connu sous le nom de Philhellénisme. Ce renouveau idéologique et culturel alluma le désir de la population grecque pour un État-nation souverain reflétant son héritage.
En 1821, les Grecs initièrent leur révolte contre l’Empire Ottoman. Ce fut le premier acte significatif de séparation du règne ottoman, marquant le début de la fragmentation de l’Empire dans les Balkans. La lutte grecque dépassa rapidement les frontières locales, attirant l’attention et l’implication des grandes puissances européennes. La rébellion devint européenne pour deux raisons liées: les observateurs extérieurs admiraient la Grèce antique, et tout changement dans le territoire ottoman menaçait de modifier l’équilibre entre la Russie, la Grande-Bretagne, la France et l’Autriche. Un soulèvement national devint donc une partie de la plus vaste « question d’Orient », le long problème diplomatique de la manière dont les puissances européennes devaient gérer la faiblesse ottomane sans donner trop d’avantage à un rival.
La Russie soutint l’indépendance, motivée par ses intérêts stratégiques pour accéder à des ports en eau chaude et affaiblir les Ottomans, même si cela entrait en conflit avec les principes contre-révolutionnaires de l’ Sainte-Alliance. La France considéra la lutte grecque à travers le prisme du libéralisme et du nationalisme, plaidant pour la redistribution des territoires ottomans au profit des puissances européennes. Pendant ce temps, la position de l’Angleterre fut initialement conservatrice, favorisant le maintien de l’intégrité de l’Empire Ottoman, mais changea plus tard pour soutenir l’indépendance grecque sous certaines conditions.
La cause grecque dépendit aussi de l’interaction entre l’endurance sur le champ de bataille et la diplomatie étrangère. La répression ottomane provoqua l’indignation à l’étranger, tandis que les divisions grecques et les revers militaires rendirent l’intervention extérieure plus décisive. En 1827, la bataille navale de Navarin transforma la sympathie en pouvoir coercitif lorsque les flottes britannique, française et russe détruisirent la flotte ottomano-égyptienne. Après cela, les puissances débattirent de la forme de l’État grec plutôt que de savoir si la révolte pouvait être ignorée.
De 1828 à 1829, la Russie mena une guerre contre l’Empire Ottoman et contraignit son sultan à signer le Traité d’Andrinople. Selon cet accord, les Ottomans reconnurent l’autonomie grecque, acceptèrent l’autonomie serbe et concédèrent une influence russe dans les Principautés danubiennes. La diplomatie britannique poussa ensuite le règlement vers un autre équilibre. La Conférence de Londres de 1832 et le Traité de Constantinople assurèrent une Grèce indépendante tout en empêchant la Russie de transformer la libération grecque en domination stratégique exclusive en Méditerranée orientale.
Le succès de la révolte grecque, comme l’a noté l’historien Eric Hobsbawm, était dû à une combinaison de mobilisation populaire et de conditions diplomatiques favorables. Le Philhellénisme répandu en Europe a joué un rôle crucial, la Grèce devenant un symbole et une inspiration pour le libéralisme international. L’indépendance grecque changea aussi le sens de la victoire libérale dans les années 1820: contrairement à l’Espagne ou au Portugal, elle ne fut pas seulement un conflit constitutionnel à l’intérieur d’une monarchie existante, mais la reconnaissance internationale d’un nouvel État national.
Conclusion
Les révolutions des années 1820 furent le début d’une tendance en faveur de formes de gouvernance plus républicaines ou démocratiques en Europe. En Espagne, les avancées libérales furent rapidement inversées par les tendances autoritaires du roi Ferdinand VII. Au Portugal et en Grèce, en revanche, le libéralisme finit par prévaloir — mais non sans controverses, telles que l’indépendance du Brésil et l’interférence des puissances étrangères.
Leur importance plus profonde réside dans la manière dont elles relièrent des griefs locaux à la politique continentale. Les officiers espagnols se révoltèrent contre l’absolutisme pendant que la monarchie tentait de récupérer un empire dans les Amériques. Les libéraux portugais demandèrent une constitution tout en essayant de restaurer une hiérarchie coloniale que le Brésil n’acceptait plus. Les insurgés grecs combattirent pour l’indépendance nationale, mais leur succès dépendit des calculs de puissances qui redoutaient à la fois la révolution et l’expansion russe. Les années 1820 exposèrent donc les limites du Concert européen. L’ordre restauré pouvait vaincre certaines révolutions, négocier avec d’autres et faire involontairement de l’autodétermination nationale une partie de la diplomatie européenne.
La décennie laissa aussi un héritage pratique aux révolutionnaires ultérieurs. La défaite en Espagne ne fit pas disparaître le constitutionnalisme; elle enseigna aux libéraux que les armées, les cours et les alliances étrangères pouvaient décider du sort des réformes intérieures. La crise portugaise montra que la liberté politique pouvait être compromise par la nostalgie impériale. Le cas grec suggéra que les mouvements nationaux pouvaient l’emporter lorsque la mobilisation locale coïncidait avec les intérêts stratégiques d’États plus forts. Dans les années 1830 et en 1848, de nouvelles révolutions émergeraient, prolongeant cette tendance.
C’est pourquoi les révolutions des années 1820 se comprennent mieux comme des commencements que comme des échecs ou des triomphes isolés. Elles rendirent le langage constitutionnel ordinaire, lièrent la politique libérale aux questions nationales et forcèrent les gouvernements conservateurs à répondre à des mouvements qui ne pouvaient plus être écartés comme une exception française. Leurs résultats mêlés rendirent aussi les insurgés ultérieurs plus attentifs au calendrier, à la diplomatie, à la loyauté militaire et au cadre international des réformes intérieures.
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